En prison, la parole est matière | Actes différenciés du fantasme

ACTES DIFFERENCIÉS DU FANTASME

Dans ce lieu qui le porte, le délit devient un objet très concret dont le détenu nous parle. Leur acte a déjà été évoqué avec les policiers au cours de l’enquête et le juge pendant l’instruction, retourné sous tous ses angles, il ne reste pas un acte intime, secret, les détenus l’abordent en termes juridiques et médicaux très techniques, crus, sans réticence évidente et utilisent avec aisance des mots qui leur étaient complètement étrangers  jusque-là.

Plusieurs qui nient leur acte ou ne peuvent pas en dire un mot alors qu'ils parlent d'eux très facilement apportent un jour leur expertise ou le résumé des faits accomplis, nous le font lire ou nous le confie et ensuite continuent à ne pouvoir l'évoquer davantage, comme si rien ne s'était passé. 

Je m'étais demandée si la réunion dans un même lieu de tous les auteurs de ces actes renforcerait la confusion entre eux et leur délit et si la somme des violences humaines accomplies contenues par la prison serait insupportable, c'est le contraire qui se passe. Les actes ont été accomplis, sont source de regrets , de douleur mais sont distincts du fantasme et il y a une sorte de repos pour moi qui y travaille à pouvoir distinguer aussi nettement acte, pensée.

 Leur parole n'est pas refermée sur leur histoire même si c'est elle qu'ils évoquent, elle est jetée dans la prison et n'est pas enfermée entre le détenu et moi mais elle a besoin que je sois là, occasionnellement. C'est une parole qui court, qui suit le détenu dans les couloirs, que j'emporte avec moi quand je pars et à laquelle je réfléchis ensuite autrement, posément mais ce qu'elle a fabriqué ne se mesure pas à son contenu signifiant et s'adresse avant tout à la prison, ne peut s'adresser qu'à elle et l'entâmer.    

Avec le temps l'aspect surprenant des faits s'émousse, il semble que ce qui est tragique et ce qui suscite la dérision se confondent, ce sont des flots successifs et il m'importe de ne pas oublier en les écoutant que je ne suis qu'un passage, une occasion qui permet d'accompagner ce flot au destinataire. 

 

 LA PÉTRIFICATION

Une  part d’eux –mêmes  cristallisée par la prison, après des années d'incarcération peut se détacher d'eux du jour au lendemain comme un iceberg et les entrainer  avec elle complètement comme le passage à l'acte qu'ils ont fait à un moment de leur vie.

Ceux qui restent des années, comme monsieur G ou encore Marc préviennent, très partiellement seulement, la pétrification d'une part d’eux -même en écrivant, en faisant des études, en découvrant le théâtre , en maintenant des relations d’amitié vivantes, en recevant les visites des gens qu’ils aiment.

 L'enfermement et ce qu'il suppose: les paroles violentes, le mépris, la négation, l'absence de réponse pour les choses les plus élementaires , la solitude, la promiscuité, le regard qui efface forment à la longue un dépôt, une masse qui se minéralise, se dévitalise, elle paraît inerte mais  peut se mobiliser à tout instant et se détacher d'eux: pour une grande part, elle est repoussée de l'espace psychique, passe par le circuit du corps et s'y imprime à moins que le prisonnier  ne se mette à délirer pendant un temps, retrouvant ensuite un équilibre habituel.  

Au bout de quelques années, l’équilibre peut devenir très précaire dans ce lieu qui contraint tout en mobilisant leur violence, ils ont peur de ne pas se contrôler avec un surveillant ou encore un co-détenu.

 

JOSÉ L.

Monsieur José L. en est un exemple :

Il vient d’une autre prison. Il a un physique particulier: très grand, pas un pouce de graisse sur le corps, les yeux étonnamment perçants, les cheveux assez longs et la peau tannée par le soleil des  cours de promenade.

Contrairement à ce qui se passe avec la plupart des patients que je rencontre, il ne dit pas pourquoi il est là et je ne lui ai pas demandé.

Il parle de la prison dont il vient, ne parait pas révolté par son transfert.

-J’ai été transféré parce que je leur posais trop de problèmes.

Tout en parlant, José L. m’évalue avec beaucoup d’insistance, ce qui n'est pas fréquent . Les patients sont la plupart du temps extrêmement réservés.

José L. veut me faire comprendre qu’il est dangereux.

-Je serais sur le point de sortir si je n’étais pas si violent : j’ai agressé des détenus, j’ai de la haine, je laisse passer jusqu’au moment où je me mets à préparer une agression qui devient la solution, la seule solution : je ne peux plus revenir en arrière, c’est trop tard. J’ai peur un jour de tuer quelqu’un et de le faire dehors, ce qui me ramènerait en prison pour toujours cette fois, parce que je sens que cette violence en moi est de plus en plus forte et ce serait fini pour moi.

Il  continue :

—Dans le passé j’ai subi des violences dans le foyer où je me trouvais et je suis devenu moi aussi une ordure ! il marque un temps d’arrêt et me fixe. Après j’ai fait toutes sortes de choses. Il donne de la gravité à sa parole, il a fait en tout vingt-deux ans de prison mais précise:  je n'ai tué personne!

 Il dit qu’il attend beaucoup de cet entretien et de ceux qui suivront, il est visible qu'il ne pense pas ce qu'il dit et je calme difficilement son enthousiasme. J'ai du mal à  interrompre son flot de paroles.

 

La semaine suivante il est plus détendu, souriant, il est content que le contact avec un psychologue soit moins redoutable qu’il le pensait. Jusque là il n’a rencontré que des experts envoyés par le juge.

Contrairement à la première fois où il cherchait à me montrer qu’il était quelqu’un de dangereux, il paraît d'une humeur optimiste.

Il parle de la femme avec qui il a vécu, des deux enfants de cette femme qui venaient le voir dans la prison où il se trouvait précédemment,  envahi par l’émotion il essuie des larmes.

Il évoque ensuite son compagnon de cellule actuel, un jeune homme qu’il a pris sous son aile : ça me donnera un but d’aider quelqu’un et de lui apprendre à se défendre !

Mal à l'aise, je me fais la remarque qu’il aurait mieux valu qu’il soit seul en cellule, surtout pas avec un jeune détenu, les surveillants devraient y penser et ne pas associer de jeunes détenus avec des vieux routiers de la prison.

Deux jours plus tard je l’ai croisé à l’entrée du bâtiment, prêt à monter dans l’estafette, on l’emmenait en isolement dans un autre bâtiment, il m’a dit rapidement quelques mots que je n’ai pas entendus.

J’ai appris en arrivant à  l’infirmerie qu’un jeune homme avait été sauvagement agressé sexuellement, j’ai compris ensuite que mon patient était l’agresseur et le jeune homme son compagnon de cellule.

Je n’avais jamais eu affaire depuis que je travaillais en prison à un enchainement des évènements resserré à ce point dans le temps ni à la violence décidée de son affirmation : -je suis devenu une ordure ! qui m’avait frappée et anesthésiée en même temps, j’avais repoussé à plus tard les questions et les réticences qui m'avaient traversée à ce moment-là.

Le changement démesuré qu’il espérait des entretiens futurs alors qu’il avait déjà fait plus de vingt ans de prison et son récit qui prenait la forme d’un aveu m’avaient pourtant alertée. 

Il  m'avait prévenue, pressentant vaguement ce qu'il allait faire, qu’il avait probablement déjà commis dans le passé.

 

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