En prison, la parole est matière | Arrivée au bâtiment

ARRIVÉE AU BÂTIMENT

J'ai travaillé une dizaine d'années dans la troisième prison mais malgré les années je n’ai jamais été indifférente à la traversée qui me conduit jusqu'au bâtiment dans lequel je travaille, il faut dix minutes pour y arriver, à égale distance des deux sorties et j'ai remarqué que les mêmes mécanismes se déclenchent  quand je passe sous les hauts bâtiments: je deviens vide, mon pas est plus mécanique et j'essaie de figer mon corps, pour offrir une surface homogène qui s'oppose à cet espace et au regard.

Les cours sont entourées de barbelés auxquels sont restés accrochés des débris , des bouts de tissu grisâtres qui ressemblent à des ex-votos. Aux fenêtres pendent des plastiques qui gardent les aliments au frais et les protègent.  

Au bas des bâtiments, des dizaines de chats, tous gris, attendent les heures de repas. 

On est en janvier, il est un peu plus de huit heures mais il fait encore nuit, j'aime arriver avant que l'infirmerie du bâtiment ne se mette vraiment en mouvement.

La fenêtre du bureau où je reçois le plus souvent les patients  donne sur la cour de promenade presque vide. Il fait froid, trois détenus marchent, réfléchissent en longeant les murs. C’est la première promenade de la journée. Ils ont voulu être seuls un moment. Du givre brille sur l’herbe rare éclairée par la lumière des bureaux et les miradors.

Les patients le matin ont le soleil dans les yeux et doivent déplacer leur chaise, leur vue est sensibilisée et s'affaiblit à la longue d'être limitée aux mêmes éclairages, aux mêmes distances.  Gênée  moi aussi de les voir à contre-jour, je prends du papier sur le rouleau qui sert à recouvrir la banquette d’examen et le coince entre les montants de la fenêtre pour atténuer cette lumière  qui transperce.

Monsieur Guillaume, le détenu auxiliaire-linger, fait souvent des remarques sur l'état du bureau et sur la porte qui s'ouvre brusquement dès qu'il y a un courant d'air:

      -Avec un tournevis, je vous arrange ça tout de suite! Il le dit aimablement à tous les membres de l'équipe qui se succèdent dans ce bureau. Deux équipes travaillent dans cette infirmerie, celle de la médecine générale, l'UCSA et celle dont je fais partie, médico- psychologique, moins importante en nombre et nous nous partageons quelques bureaux.

Je coince la porte avec du papier plié, je n'ai pas envie que cet endroit soit étanche et cela ne me déplait pas que des signes d'une dégradation progressive y apparaissent et laissent imaginer que cette prison pourrait bientôt être un champ de ruines. Des plaques tombent soudain du plafond, le couloir de l'infirmerie a été plusieurs fois inondé par des tuyaux qui se sont percés brusquement.

Les mêmes phénomènes étaient fréquents dans la prison précédente. 

L'infirmerie se trouve au rez-de-chaussée, les vitres qui donnent sur la cour de promenade sont parsemées de tâches de toutes sortes :  débris de fruits lancés des étages,  insectes écrasés, des crachats ou de l'eau la rendent opaque, ce qui n’arrange rien quand il y a du soleil. Un détenu que je rencontrais depuis longtemps, Henri, dans un élan généreux a eu l’idée de nettoyer les vitres.  Depuis que je travaillais là elles n'avaient jamais été nettoyées .Tous ceux qui entraient dans ce bureau l’ont remarqué, auparavant personne n’y faisait attention ce qui a amené Henri a fait les vitres de tous les bureaux de l’infirmerie, pour dix autres années sans doute.  

Entre chaque entretien, laissant la porte ouverte, je me dirige vers la salle d'attente pour aller chercher les patients, je ne veux pas que ma présence soit prise dans l’espace trop statique du bureau ni les y précéder de façon flagrante.

Avant que le premier patient entre, j’éprouve la sensation fugace, presque poignante qui m'est devenue familière et précède le moment où tout va devenir vivant.

Je sais à quel point cette pièce peut-être vide sans eux et saturée dès qu'il y entrent mais je les ai précédés sur la scène. Il faudrait que le patient arrive en même temps que moi pour que cette rencontre du temps et de l’espace se fasse harmonieusement mais il y a souvent, presque toujours, un moment d’attente entre deux patients. L'instant où ils entrent pour la première fois parait toujours être mis en scène et provoque une vibration fugitive.

 

L'ESPACE SE TRANSFORME

Dès qu’un patient se met à parler, l’espace se transforme mais dès qu’il y a un silence, l’espace se remet à peser avec sa lumière particulière, à la fois immobile et trouble, acide le matin.

Il est devenu de plus en plus évident  pour moi que les patients fabriquent  cet endroit, un espace qui leur est propre en même temps que leur parole s'y déroule. Dès qu'ils entrent et parlent ils apportent un démenti à un ordre extérieur qui pèse sur eux,  ce démenti est éprouvé par eux et par moi, leur parole devient production pas seulement en raison de son contenu signifiant mais par le rétablissement de leur espace intérieur que la prison telle qu'elle est faite, réduit peu à peu, absorbe.Elle tue l'imaginaire.   

Je voudrais qu’ils se succèdent sans intervalle de temps, je les accompagne hors du bureau à la fin de l'entretien, il est devenu de plus en plus évident pour moi que c'est leur parole qui « fait » cet instant et cet espace particulier dans la prison au cours de cette rencontre et que nous devrions, autant que possible entrer ensemble et sortir ensemble de cette pièce. L'idéal selon moi en prison serait que tout s'y déroule en marchant.

Cette pièce, ces pièces que les médecins et les infirmiers utilisent  sont  anonymes. On y parle des choses les plus exceptionnelles avec autant de facilité qu'on parle de la pluie et du beau temps. Je n'oublie jamais et ne veux pas oublier que c'est au cœur d'une prison que les détenus parlent et que leur parole est une "parole de prison".

Ils commencent dès que je précise que je suis un psychologue qui ne dépend pas de la Justice mais de la Santé. Leur parole, quelquefois hésitante qui ressemble au début à un plaidoyer, s'adresse au juge et à l'encadrement pénitentiaire  qu'ils n'oublient pas mais s’en libère très vite, souvent dès la fin de la première rencontre…

Je suis un prétexte et cela me convient.  Une scène est en train de se jouer, avec son début et sa fin.

 

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