En prison, la parole est matière | Ce lieu fait partie du corps en l'encadrant

MONSIEUR LAMBERT

 

       La pétrification est évidente aussi chez Monsieur Lambert. Dehors, après des années d'incarcération il n'éprouve plus aucune émotion: il a passé plusieurs années en quartier de haute sécurité,  je l’ai rencontré  au cours d’une période d’incarcération préventive dans la seconde prison où j'ai travaillé: il m’a dit, jamais aucun détenu ne me l'a évoqué comme lui, à quel point, quand il a été libéré après son incarcération précédente, tout était  devenu mort, désaffecté, inanimé à l’extérieur et à l’intérieur de lui, plus rien n’avait de sens. Il n'avait plus aucun désir, plus d’envies, rien n’avait de relief: c’était le vide! pourtant il aimait sa femme qui l’assistait depuis le début, ils avaient créé ensemble une entreprise, il répétait :

—j’aurais pu aussi bien disparaître , tout m'était égal.

Si dehors se donner la mort apparait comme un acte violent, y penser en prison, en faire un projet, est le seul acte qui paraît équivalent à la violence de la prison et  n'a rien d'étonnant.

C’est pour une attaque à main armée que monsieur Lambert est en prévention, il proteste de son innocence. Chaque fois, au début d’une nouvelle  incarcération, il recommence à imaginer, redécouvrant sans doute ce qu’il a perdu qui le fait rêver de nouveau.

Un jour un surveillant avec qui je revenais du mess me fit remarquer un foulard bleu qui s’agitait à une fenêtre et me dit :

—C’est monsieur Lambert. Il agite toujours ce foulard bleu quand il voit arriver sa femme !

Une femme très jolie, élégante, marchait derrière nous, elle levait la tête en souriant et agitait la main.

Monsieur Lambert m’a fait le récit de l’enfance de rêve qu’il avait eue dans un pays étranger. Sa mère ayant décidé de revenir en France et de divorcer, il sont venus vivre dans la région parisienne,  quittant une enfance heureuse, princière pour une enfance presque misérable. Je venais de lire un roman d’Edmonde Charles –Roux : Une enfance sicilienne . Cette enfance ressemblait tellement à celle que monsieur Lambert m'avait décrite que je lui ai apporté le livre.

Quelques années après je l'ai revu dans la troisième prison où j'ai travaillé alors que nous animions avec des infirmiers un groupe de paroles à l'unité de soins psychiatriques. Cette unité d'hospitalisation m'avait évoqué, dès que j'y suis entrée, le service asilaire où j'avais travaillé vingt-cinq ans plus tôt, la même poussière lourde qui traversait les couloirs déserts m' avait un instant écrasée et donné envie de fuir.

Monsieur Lambert y avait été transféré d'un centre de détention parce qu'il faisait la grève de la faim, son visage paraissait s'être transformé dans son ossature, j'ai prononcé son nom et lui ai rappelé que nous nous connaissions, il m'a souri , sans plus.

J'ai demandé aux infirmiers ce qui lui était arrivé et ils m'ont dit ne pas être au courant.

 

CE LIEU FAIT PARTIE DU CORPS EN L'ENCADRANT

Cet endroit fait trop violence aux catégories mentales pour que les détenus arrivent vraiment à l'aménager dans le champ de la pensée. Cet endroit s'adresse au corps , à ses gestes. Le corps doit être prêt à éclater d’espoir par moments et la perte de l’espoir devenir une torture. Quand ils se déplacent dans un couloir, le point d’arrivée prend la valeur d'une destination plus qu'en n’importe quel autre lieu : entrer dans une bibliothèque après être restés plusieurs semaines enfermé doit donner le vertige et cet évènement aussi déterminant pendant un court instant que le passage d'un monde à un autre.

La pression de la discipline, de la ritualisation, du retour au même rythme quoi qu'il arrive entraine petit à petit une espèce de satellisation, de séparation progressive des émotions, des tensions:  toutes les manifestations pourraient n'être que des reflexes, le reste de ce qui constitue l'univers psychique est comprimé , appauvri par cet étau, il pourrait se cantonner à la répétition et n'a aucun moyen  d'être régulé, de suivre les multiples voies qu'offre l'existence d'un homme libre, qui donnent l'occasion de transformer, de dire, d'être surpris, de passer d'un espace à un autre, complètement différents, de se raviser, d'occuper l'espace de multiples façons.

Certains prisonniers s'attaquent directement au cadre même de la discipline, du règlement, d'autres invoquent la loi et leurs droits comme monsieur Claude et beaucoup d'autres. D'autres, dans la prison ou ensuite à l'extérieur comme José F. après de nombreuses années de prison ne peuvent contrôler ces parties dissociées et explosent en passages à l'acte, d'autres comme monsieur Solert et monsieur Lambert perdent tout désir de vivre et la prison les portent plus que l'extérieur, les forces de mort étant activées en eux en permanence.

L’espace du dehors est mouvant et demande des adaptations compliquées , multiples. Le cadre, dedans, aspire ce qui les fait se sentir vivants. Les émotions s'appauvrissent, les surprises sont de plus en plus rares et leur arrivent à travers le filtre de cet espace et de ce temps . De moins en moins accessibles aux émotions et aux humiliations, ils se persuadent qu'ils sont invulnérables et que dehors ils pourront affronter n’importe quoi.

Leur affirmation:

- Dehors je vais régler les choses, je vais attendre, je ne peux pas le faire ici ou encore: " Ici c'est pas de la vie, je  mets tout entre parenthèses, dès que je serai sorti j'aurais  tout oublié"  m 'a tout de suite parue dangereuse, à moins qu'ils ne restent que très peu de temps:  ces années de leur existence qu'ils veulent rayer se glissent directement hors de la zone de la pensée, ils l'appellent de la non -vie  et pensent souvent que les questions, les difficultés se présenteront de la même façon qu'avant leur incarcération et qu' après toutes ces années d'épreuves et de survie, elles seront plus faciles à résoudre.

Quand je suggère à certains  de régler certaines questions de leur vie qui quelquefois les ont amenés en prison ils craignent, s'ils parlent de conflits anciens au parloir, de blesser l'un ou l'autre qui ne viendra plus les voir, de perdre ce qui les rattache au dehors et de ne pas pouvoir tenir . Ils se persuadent que les choses se résolvent d'elles -même ou se résoudront dehors .

Alain dit  :

-Je règlerai ça à la sortie, ici on ne peut pas parler des choses importantes, je ne peux pas dire à ma mère que je préfèrerais qu’elle ne vienne pas, que chaque fois qu’elle pleure au parloir ça me tue, elle vient pour pleurer et dire tout ce qui ne va pas. Non je ne peux pas lui faire ça, mes frères me racontent leurs malheurs, ils  m’aiment, je ne peux pas refuser de les voir , je leur ai fait du mal. J’ai la chance de les avoir mais quand je retourne dans ma cellule j’en dors plus. J’aimerais les aider et je ne peux rien faire. J'ai envie de dire quelquefois que je ne veux plus voir personne pendant quelques temps mais je ne peux pas leur faire ça. Je n'ai qu'eux et ils m'aiment. Ce mot aimer rend matériel le corps gigantesque et avide de la famille.

Il a fallu des mois à Mario pour oser dire à sa mère qu'il veut voir sa femme. Les deux femmes sont fâchées. Sa mère vient à tous les parloirs il n’arrive pas à lui dire que c’est de sa femme et de son fils qu’il a besoin.

  -Quand je prends mon fils dans les bras, que je garde la main de ma femme dans la mienne, je me recharge.

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