En prison, la parole est matière | Départ du bâtiment

DÉPART DU BÂTIMENT, À QUOI SERT LA PAROLE ICI, DOUTE.

Le soir quand je quitte le bâtiment, le même doute familier   auquel je ne cherche plus à répondre depuis longtemps m'accompagne sans gravité: à quoi sert la parole ici?

La journée s’est bien passée si j'ai pu rencontrer les patients prévus,  c'est le seul repère évident pour moi : j’ai reçu ceux que je voulais voir, de sept à dix ou même onze s’il n’y a pas eu de temps mort, ce qui est rare. Je cherche à briser le rythme très lent de la prison, à l'accélérer autant que je le peux.

Tous les jours je laisse derrière moi une sorte d'incompatibilité attirante et épuisante en même temps avec le lieu que je ne peux pas définir. J'admets qu'elle est inévitable et j'ai même une certaine fierté à affronter cette incompatibilité, à la soutenir.

 

Je pourrais dire aussi: cette question est autant éprouvée par mon corps que pensée. Je sais que j'en approche  chaque fois que je me souviens que la prison reste encore en partie imaginaire dans la tête de celui qui y est enfermé, la prison n'est pas et ne sera jamais son monde , ne sera jamais réalisée totalement, cette évidence est partagée par la plupart de ceux qui y travaillent. 

Sans aucun doute je participe de la prison quand j’y entre parce que j'entre dans un univers total. Ce malaise particulier est dans mon corps, pendant que je m'y trouve je sais que je n'aurai pas d'accalmie véritable, parce que je dois maintenir un lien pas précis, pas défini avec cet endroit pour pouvoir continuer à y venir. Je ne pourrais pas me passer d’y venir parce qu'en même temps que j'y rencontre un temps et un espace figés, j'assiste à la production du courant qui les désorganise. 

Travailler en prison est pour moi une drogue, attendue et un peu redoutée en même temps.

 

  LE SOIR LA PRISON SE DÉPOSE

Le soir la prison se dépose.

  Les détenus restent avec elle et ce qui a été abordé au cours d’un entretien s’est refermé. Le détenu seul a affaire à elle comme le répétais Gilles à l'infini: je suis un détenu, Un détenu, pas de nom, rien, la cellule, un détenu, un détenu, voilà ce que je suis,rien d'autre! Vous ne pouvez pas savoir ce que c'est! il finissait par se lever et partait.   Les échanges sont des instants qui, même si le détenu doit rester des années, s'additionnent.

En sortant, au début j'avais l'impression que j'allais respirer, cela me rendait gaie d’avoir travaillé de mes mains dans quelque chose qui résistait, de ma vie entière je n'avais jamais éprouvé un tel  soulagement.  Maintenant je monte dans le car qui emmène vers Paris les familles venues au parloir, quelquefois je me retourne en partant et je me demande comme ceux qui travaillent ici se le demandent  :

Est-ce qu'il est justifiable que cet endroit soit plus vivable tout en restant ce qu’il est ?

Il vaudrait mieux le détruire. Les aménagements qu'on y fait ne sont jamais décisifs, ce sont des leurres périodiques, des alibis qui sont très vite absorbés, digérés, neutralisés même si les gens qui y travaillent sont très sincères et passionnés par ce qu'ils font.

 

DANS CET UNIVERS CONCENTRÉ TOUT SE TROUVE

Dans cet univers concentré tout se trouve, tout est sur le point de se résoudre, tout est accéléré, tout est déterminant, tout est perdu définitivement, tout se retrouve d’un jour à l’autre, se renouvelle , tout va être différent, les vies sont sur le point de changer complètement. L’avenir d’un homme ou d’une femme, la question de la vie et de la mort se posent sans cesse, aucun lieu ne pourrait me donner autant le sentiment d’être dans l’humain, un humain exacerbé qui rend l’extérieur fade, sans relief.

Je suis à la fois libérée et aliénée. Ce lieu, même si je n'ai fait que l’effleurer, laisse des marques . Il rétrécit la capacité de réfléchir, de penser parce qu'il rend nécessaire le réflexe de décoller l'espace de soi qui s'accomplit, il me semble, en collant la pensée au corps, en se situant comme regard pour empêcher la prison de prendre cette place du regard .

La prison fait payer ce qu'on lui distrait, on doit s’y attendre dès qu’on a affaire à ce lieu rien n’est sans effet.

Le soir, partir évoque les séparations définitives quand on croise des familles qui s’en vont après un parloir, elles sortent par une porte différente de celle du personnel, qu’il soit pénitentiaire ou pas.

Quand une des portes s’ouvre pour laisser passer un camion, un jeune homme immobile, songeur, regarde  au delà de la porte, à l'intérieur : je le dépasse et me retourne, je vois  qu’il fixe, fasciné, les  fenêtres grillagées sur les hautes façades grises, il réalise : c’est là qu’est mon ami ou mon frère ou mon père.

Cette  vision fugitive serait-elle repoussante ou lui ferait- elle l’effet d’un aimant?

PASSER DE L'INDIVIDU À LA PIERRE

En partant le soir,en passant devant chaque bâtiment, la masse matérielle de la prison est plus accablante. Passer sous les fenêtres  est toujours resté un instant de retenue. Il s’agit chaque fois de partir d’un endroit lointain, peut-être oublié, du passé. Je le lâche chaque soir, il se referme, s’immobilise, il contient à peine des êtres, simplement des ombres ou une foule et ce passage d’hommes vivants à une foule qui se perd dans une masse de béton est triste. Ils disparaissent et ne sont plus vivants, ils ont été vivants mais se sont perdus dans leur existence invraisemblable.

Je passe de l’individu à la pierre, d’un instant mobile à un temps immobile, d’un espace proche à un espace très lointain, j’y suis restée la journée, présente à ses incidents, à ses drames,  à ses anecdotes, à ses rires et je retrouve alors un espace où  les êtres qui l'occupent deviennent  invisibles, il redevient le produit sombre de mon imagination.

C'est une déstabilisation et un rétablissement journalier, inévitable.

Le car qui s’éloigne laisse loin cet endroit, pourtant il reste en moi . J'ai beau le tourner dans tous les sens, il renvoie à quelque chose qui est déjà là: un vague sentiment de vide qui pourrait irradier et provoquer le regret qu’on a pour des endroits traversés dans son enfance ou les monuments désaffectés. Je pense à une ville sainte au Maroc, Moulay Idriss: nous étions une classe entière à l'avoir visitée et nous avions tous été surpris de devoir la quitter  avant cinq heures du soir parce que nous n'étions pas musulmans . Les portes se sont refermées derrière nous.

La prison redevient presque complètement un objet d’imagination qui ne garde aucune trace .

Le lendemain la sensation d’avoir laissé échapper une chose essentielle et d’avoir à la rattraper, à l'inscrire m'entraine et chaque entretien qui se passe bien fait naitre une énergie qui n’est possible que parce qu’il y a ce reste, elle en est le renversement passager et libérateur.

Au début ce reste et l’euphorie d’avoir pu affronter cet endroit, d’en avoir été le témoin étaient confondus, maintenant je me demande si ce reste laissé en sortant est l’effet de mort qui habite cet endroit, des contaminations auxquelles je ne peux pas échapper, des aperçus trop crus restés imprimés .

Le soulagement que je connais est aride, il s’applique à cet endroit,  produit par la parole des détenus, eux qui souvent au début ont du mal à dire ce qu’ils ressentent et parlent par stéréotypes, qui ensuite, très vite, se mettent à posséder une histoire.

Les détenus disent que les dimanches sont mortels, il n’y a plus personne de l’extérieur, pas de parloir et rien ne bouge, sauf pour ceux qui vont à la messe. Ils voient revenir la vie le lundi avec soulagement. J'ai été soulagée aussi un jour en voyant s'avancer vers le bâtiment une silhouette en robe d'avocat que le vent soulevait : c'était la première fois qu'un avocat allait assister un détenu au prétoire, le tribunal intérieur à la prison, les détenus incrédules essayaient de leur fenêtre de la suivre le plus longtemps possible et s'appelaient pour ne pas manquer le spectacle.

Au moment où je pars le soir, la parole qui vient des détenus existe encore mais je la transforme en une masse homogène à laquelle je pense sans émotion réelle.

Dans la prison des femmes, celles qui font une formation en«  jardinerie » ont planté et entretiennent un petit jardin très soigné.

Un jour, du premier étage, le kinésithérapeute et moi en attendant l'arrivée de nos patientes respectives, regardions une surveillante qui ,dans le jardin, avec des gestes d’une grâce délicate et précise coupait et détachait les feuilles sèches des rosiers. Par pudeur, ému par cette légèreté il a fini par dire en riant:

-Et on parlera des insuffisances en personnel dans les prisons !

 

ELEONOR

Je me souviens d’un récit à la maison d’arrêt des femmes. J’ai rencontré quelques mois une très jeune fille, Eléonor, incarcérée pour un transport de drogue, très étonnante par son courage et sa capacité à observer la prison, elle continuait ses études et voulait profiter de son passage en prison où se trouvaient à ce moment là  incarcérées quelques chinoises, pour commencer à apprendre le chinois. Sensible, elle était attentive à ce qui se passait autour d’elle, révoltée contre la prison et n’avait pour moi qu’une confiance mitigée parce que je lui avais conseillé de ne pas écrire tout ce qu’elle pensait dans ses courriers à son ami.

Il y avait dans la prison plusieurs détenues chinoises en situation irrégulière, l’une d’elles, enseignante dans son pays avait accepté de lui donner des cours de chinois. Eléonor aimait beaucoup son professeur et son enseignement et lui avait fabriqué une boite qu'elle trouvait très jolie pour la remercier.

Un jour Eléonor lui dit qu’elle aimerait l’entendre chanter, les leçons avaient souvent lieu dans la cour pendant la promenade, son professeur s'est mis à chanter sous l’un des arbres déplumés de la cour et les autres chinoises, attirées, sont venues se joindre à elle, elles ont chanté ensemble sous cet arbre.

Eléonor s’est éloignée pendant qu’elles chantaient pour cacher son émotion à les regarder chanter toutes rassemblées.

Les autres détenues les ont d’abord écoutées puis se sont jointes à elles: une tunisienne, des africaines, et elles ont chanté ensemble.

Ensuite les chinoises sont venues remercier Eléonor :

-C’est la première fois qu’on chante ensemble, c’est grâce à toi!

Avec le temps je ne me préoccupe plus de savoir si la parole se démarque de la prison, elle provoque du mouvement, elle évoque un autre espace qui défait celui-là de façon fugitive. 

Je laisse courir la parole, il ne s’agit pas de ne pas la reprendre, je le fais mais elle se perd, il est nécessaire qu’elle se perde, nous sommes deux à la laisser partir, à la regarder partir, à la laisser effleurer la prison.

 

Catherine de Richaud

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