En prison, la parole est matière | Est-ce que la parole compte …

ENTRE MIDI MOINS LE QUART ET DEUX HEURES

  Entre midi moins le quart et deux heures les détenus n'ont plus accès à l'infirmerie sauf pour les urgences médicales. La plupart des infirmières déjeunent sur place.

A midi la tension retombe. Quelquefois l'équipe fête un départ, un anniversaire, les infirmières et les surveillants plaisantent et  cet endroit brusquement parait léger comme une bulle mais la mélancolie y est mêlée, ces fêtes évoquent toujours le passé. Dès qu’on passe une porte, on retrouve de grands couloirs vides et désolés.

Pendant ces deux heures, j’ai peur de me vider de mon énergie. Il m’est difficile de m’installer quelque part en dehors des entretiens : lire tranquillement dans un bureau a toujours été pour moi une chose  impossible.

On ne peut pas s’arrêter dans cet endroit, les infirmiers parlent et prennent le café ensemble. Ils se connaissent tous à l’extérieur.

Les auxiliaires, détenus chargés de la distribution des repas, sont passés depuis longtemps avec leurs chariots: il y a la torpeur des heures de repas et partout dans les couloirs jusqu'à la sortie du bâtiment une odeur de cuisine.

Rien ne bouge dans les couloirs ou presque. Je me sens poussée dehors à cette heure là comme la plupart des intervenants. Mon énergie ne doit pas retomber, je reste en instance de travail ou en attente de travail, c’est un état nécessaire. 

 longeons le bâtiment, quelquefois tombe un : bonjour madame ou bien : ne m’oubliez pas, mon avocat est venu, j’ai du nouveau, mon dossier est fermé ! ou encore d'une cellule lointaine tombe un : salope! lancé à tout hasard.

Les  hauts murs, les bâtiments provoquent un état particulier, souvent je  m’y attarde volontairement.

 

EST-CE QUE LA PAROLE COMPTE…

Est-ce que la parole compte… elle entre en lutte avec ces constructions, cette masse toute puissante, et eux, ceux qui parlent à l’intérieur de cette masse, comment resteraient–ils  accrochés  à ce qu'ils disent ?

Je vais déjeuner au mess qui se trouve près de la prison.

L’après –midi la prison commence déjà à se refermer sur elle - même, la torpeur persiste, les détenus arrivent moins vite à l'infirmerie, il y a davantage de temps morts, quelquefois jusqu'à  deux heures.

 

MONSIEUR GILLES

Au début de l'après-midi je rencontre monsieur Gilles. Six mois après son arrivée, il m'a été adressé par le médecin généraliste et nous nous connaissons depuis trois ans. Il a tué un homme de façon presque gratuite mais l'a toujours nié. La persistance de son déni pourrait m'amener à interrompre les entretiens mais je n'en ai pas envie et lui souhaite continuer.

Il n’a pas trente ans, il a été en internat depuis l'âge de six ans et a déjà été incarcéré. Entre ses deux incarcérations, il est resté un an dehors.

Il passe son temps à m’exposer les preuves qu’on a contre lui tout en les niant ou en construisant des scénarios compliqués qui ne tiennent pas. Il y a toutes les preuves de sa culpabilité, on a même retrouvé l'arme du crime. Son déni est aussi radical que son refus de parler d'un personnage de sa famille qui l'a obsédé pendant  toute son  enfance. Il m'en a parlé la première fois que nous nous sommes rencontrés . Ensuite il n'a plus voulu l'évoquer.

Plus tard j’ai appris par des collègues présents à son procès qu'on a beaucoup parlé de ce personnage à propos duquel il s'est interrogé pendant des années.

M. Gilles, pendant l’instruction a très peur de rencontrer son juge et dit qu’il ne peut pas dormir pendant les nuits qui précèdent les audiences, il veut résister au juge et construit des versions successives pour justifier son innocence.

Parlant du juge il dit après chaque audience :

— Il a pas réussi à m’avoir !

Les premières années et après son jugement, M. Gilles avait peur de perdre sa pensée.

Chaque fois que M . Gilles me décrit les endroits où il a vécu, les rencontres qu'il a faites, ses stratégies,  j'entre dans un univers glacé et enfantin où tout est figé autour de lui, un univers de temps en temps submergé par ses impulsions irrépressibles s'il est menacé d'être séparé les êtres auxquels il tient.

 Il a commencé à écrire le récit de sa vie, il maitrise beaucoup mieux l'écriture que la parole et son récit est très bien construit et prenant.  

Le jour du jugement il a nié en provoquant, en narguant le juge et le jury et a pris une très lourde peine. Le procureur l'a traité de monstre et  pendant plusieurs mois M. Gilles a été complètement habité par cette image de monstre disant" ça ne cadre pas avec moi, ça ne peut pas être moi"!

Deux mois après son jugement il a été envahi par une angoisse terrible:

-Il y a quelques jours, la nuit de mercredi  j’étais sûr que tout était mort, j’entendais plus aucun bruit, les êtres humains avaient disparu de la surface de la terre, comme dans le film…  je tremblais, mes bras n’avaient plus de force, y avait plus qu’une chose à faire : mourir pour échapper, m’accrocher (se pendre au fil de la télévision) je devais mourir, ça m’entrainait, il fallait que je le fasse, j'y étais poussé ! il secoue la tête, véhément, le regard encore effrayé par la force qui le poussait. J’ai résisté je sais pas comment : tout était mort autour de moi, j’entendais plus rien ! Je sais pas comment j’ai fait pour tenir . Je devais mourir, voilà, ça m’entrainait, j'avais que ça à faire…à un moment  j’ai commencé à entendre des bruits: dans la cellule à côté et après, les chariots, les clefs, j’ai su qu’il y avait encore de la vie sur la terre, j’ai éprouvé une joie, j'étais fou…mais jamais j’ai connu ça ! j'ai tapé, tapé dans la porte !..

- Une  autre fois j’ai ressenti la même  chose mais heureusement c’était pendant la journée, avant cinq heures. J’ai tapé , tapé dans la porte, le surveillant est venu, je me suis jeté dans le couloir, je suis allé jusqu’à l’infirmerie, on m’a donné un calmant et j’ai parlé à une infirmière … celle qui a  des lunettes, je l'aime bien.

Huit mois après son jugement, du ton dont on souligne un petit détail au cours d'une conversation, il m'a décrit dans quel état de tension terrible il avait accompli son geste meurtrier et raconté comment  les faits s'étaient déroulé, ajoutant qu’il était sûr de ne jamais plus recommencer, mais il précise  tout de même:

 - Vous  pouvez pas savoir comme c’est facile !

Il avait demandé la cassation de son jugement, la possibilité de faire appel sur les jugements en procédure criminelle n’existait pas encore et beaucoup de détenus demandaient la cassation de leur jugement qu'ils n'obtiennent jamais , celle- ci s'appliquant aux défauts de procédure.

Evoquant ce recours en cassation quelques semaines plus tard, j'ai fait allusion à ce qu'il m'avait dit et il a paru ne pas comprendre de quels aveux je voulais parler, réellement perplexe. Il n'est plus jamais revenu sur le récit de son acte. 

Je crois qu’il l’avait vraiment effacé à ce moment là. M. Gilles dispose de mécanismes très archaïques qui lui permettent de cloisonner son activité mentale et de rendre désert son espace psychique selon les nécessités du moment.

Au début de nos rencontres, Gilles grossissait de plus en plus  et me dit:

- J’ai peur  de dépasser les cent !  

Son regard est sombre, ses yeux noirs et son teint très pâle : par périodes, pendant des mois il ne sort plus dans la cour.

Nous nous  rencontrons depuis deux ans et demie : au début il était mince et moins pâle.  Des habitudes se sont installées. Il ressort du bureau pour aller chercher un cendrier, il dispose d’un gobelet en carton le plus souvent, il donne l’impression de sautiller depuis qu’il est devenu rond d’une manière harmonieuse et il accentue l’aspect un peu comique de ce sautillement. Son entrée à l’infirmerie est accompagnée de plaisanteries avec les infirmières et les surveillants.

Certaines périodes sont dures à vivre pour lui:

—C’est les fêtes, Noël, je risque chaque fois, vous savez bien, de péter les plombs, à cause de la télé : tous ces gens qui vont s’éclater, qui vont faire la fête! j’ai passé un seul noël dehors depuis que je suis adulte.

Il a été incarcéré pour la première fois à dix-neuf ans et il est sorti un an seulement entre les deux incarcérations.

—C’est la télé qui me rend fou...il décrit ce qui se passe avec les présentatrices - j’ai besoin de me remplir, d’avoir des images… ici il y a pas de femmes alors il faut qu’il y ait des images, il s’arrête entre les mots. Je sais qu’à telle heure il y a L,  à telle autre il y a M, en ce moment elles sont un peu plus décolletées à cause des fêtes, en hiver elles sont assez couvertes mais en été elles sont bronzées. J’ai comme des rendez-vous. Il rit, gêné : j’aime bien le petit rire de M… Il a réussi à créer une sorte de familiarité avec chacune, il en parle comme d’amies, avec affection, avec  délicatesse.

Au départ il éprouvait de la rage, il insistait sur sa souffrance sexuelle et disait : personne ne comprend ce que ça peut être, il avait honte d’en parler, il s’est décidé parce que l’infirmière à lunettes qu'il aime bien lui a dit qu'il fallait qu'il en parle. Il éprouve des sentiments variés: de la sympathie, de l’attendrissement, de l’admiration pour la beauté d’une telle, l’humour d’une autre, elles sont presque toutes bienveillantes et lui les aime aussi. Il crée, invente son rapport aux femmes : parler des présentatrices c’est faire qu’il y ait des femmes dans sa vie. Il dit  qu’elles existent : leur rire, leurs paroles lui sont adressés mais il ne s'agit pas d'un vécu hallucinatoire mais d'une transformation de la réalité à laquelle il s'abandonne , qui lui convient.

Il avait évoqué au début de nos entretiens des échanges de regards inoubliables avec des femmes qu’il n'avait fait que croiser dans la rue, il  avait précisé "avec qui je savais qu'il ne se passerait jamais rien". C'est peut-être  cette évocation qui m'a empêchée d'interrompre les entretiens.

Il a continué à parler des présentatrices de la télévision de la même façon alors que depuis quelques semaines il y a une femme réelle dans sa vie qui vient le voir  chaque semaine au parloir : c’est un évènement extraordinaire, une femme qui l’aime, jolie, qu’il peut toucher, qui veut vivre avec lui et se marier, avoir des enfants. Il se demande sans cesse ce qu’elle peut lui trouver, pourquoi elle l’a choisi, lui, " qui n’est rien ", qui n'a jamais travaillé. Cette femme sait ce qu’elle veut : quelques jours avant leur mariage en prison, M. Gilles lui a avoué tout ce qu’il a fait, ses condamnations, lui a montré les articles découpés dans les journaux il a eu très peur qu’elle ne veuille plus l’épouser, elle n’en a pas été ébranlée.

Il parle d’elle avec admiration. Ces femmes de la télévision lui servent à ne pas se présenter devant elle sans femmes, à se remplir d’images parce qu’autrement il lui appartiendrait complètement et s'engouffrerait en elle: il n’est pas gêné de la faire cohabiter avec toutes ces femmes, c’est de ça qu’il veut parler : lui qui était vide quand il était dehors, qui avait besoin de toujours agir, qui ne pouvait pas penser, a découvert qu’il peut se peupler, qu’il y a une différence entre ce qui est intérieur et ce qui est extérieur, il précise :

-Bien sûr c’est du rêve, des images mais si je ne faisais pas ça après toutes ces années enfermé , je serais un fou dangereux !

Gilles parle de sa future femme :

—Ce qu’elle a de particulier c’est que ce qu’elle fait est parfaitement naturel, jamais elle ne le fait remarquer, pour elle ça va de soi! Il est admiratif et surpris par elle, il cherche ses mots, il les trouve, il façonne ses phrases jusqu’à ce qu’il ait trouvé la formulation la plus juste. Quand la phrase s’est installée en lui, il la formule encore une fois sur un ton de confirmation en m’adressant un regard rapide.

Après son jugement il voulait lire des livres écrits sur les longues peines pour s'y préparer,  je lui ai apporté deux ouvrages dont une enquête faite par une sociologue qui l'a intéressé, il voulait également lire "l'Astragale" d'Albertine Sarrazin, ses parents lui ont apporté le livre.

Par la suite il a réussi son entrée en faculté et fait des études  supérieures dans la centrale où il a été transféré, il m'a écrit trois fois et m'a envoyé des photographies de lui et de sa femme . Dans ses lettres il montre de l'enthousiasme pour ce qu'il entreprend, apprend.

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