En prison, la parole est matière | Humanité

 HUMANITÉ 

  Ce qui me frappait le plus au début c'était que les mêmes détenus  qui avaient commis des actes terribles étaient aussi des êtres amènes, agréables, chaleureux, souhaitant apporter leur réflexion  et aider les autres, donnant leur opinion, décrivant un fait qui s'était passé en détention et que nulle part n'apparaisse pendant un moment la différence entre celui qui a fait un passage à l'acte et celui qui l'a seulement imaginé. Cela m'a paru tout de suite être l'expression de l'humanité dans ce qu'elle a de plus essentiel et le découvrir était pour moi un soulagement d'une force extraordinaire.

En commençant à travailler en prison je pensais que j'allais rencontrer des gens  pour qui tout est déjà arrivé : ils ont commis un acte sur lequel on ne peut pas revenir, l’incarcération, la coupure avec leur vie à l'extérieur, mais il m'a paru évident que l’acte n’est ni le point d’arrêt ni l’impasse définitive que j'avais imaginée…  j'étais persuadée jusque là que la tentation de faire un acte violent, interdit, rend coupable, est un tourment mais que l’accomplir est un basculement vers l'infernal,  entraine une souffrance invivable, lancinante qui avec le temps se fige ,se cristallise sous la forme d' un pan qui devient étranger à soi-même et s'en détache, or c'est son versant contraire qui nous est montré. L'acte est un soulagement, un emportement  quelquefois supporté au prix d'aménagements radicaux que son auteur mobilise comme le délire, une confusion transitoire, une absence à soi-même, le déni de l'acte, la projection sur la victime de son propre désir  pour pouvoir continuer à vivre et l'emprisonnement ou l'hôpital le protègent dans un premier temps contre la désorganisation que l'acte a provoquée.

Je n'ai presque rien saisi de la prison pendant cette période, seulement que le travail en prison avec son caractère artisanal demandait de l'improvisation et le sentiment que les personnes détenues nous faisaient découvrir un contact direct avec ce que la vie a de plus palpable et la mobilisaient immédiatement.

 

LA PRISON,REPRESENTATION DE L'INCONSCIENT

Presque tout de suite  la  prison m'est apparue comme une représentation de l'inconscient: c'est l’endroit où tous les actes imaginables sont reçus, ont été accomplis, elle est censée ne demander aucun compte de ces actes et ne pas porter de jugement sur eux.

Elle est l’endroit où sont enfermés les auteurs d'actes qui pour les autres seraient restés des fantasmes, les personnes incarcérées  les ont  réalisés . Elle serait une représentation de l’inconscient.

Un patient détenu que je rencontre me parle de son acte, unique quelquefois par sa violence radicale, je pense au meurtre, il l'a  accompli, et emploie des mots qui ressemblent aux autres, il en parle à quelqu'un d'étranger, il le fait presque sans espoir mais il le fait et nous entrons tous les deux à ce moment là dans un univers commun. Qu'il emploie les mêmes mots pour ce qu'on imagine et ce qu'on a fait est une chose qui n'a jamais cessé de m'étonner, de même que le constat qu'il conserve avec ce qu'il a accompli un lien d'étrangeté, une part d'étonnement et de questionnement qui ne disparaissent pas avec le temps.

Au début de mon travail dans cette prison je me faisais souvent la remarque que cet endroit avait à voir avec la métaphysique, une construction à côté de la réalité, que rien ne pouvait défaire et qui perdurerait quoi qu'il arrive. L'acte commis n'entamait pas la vie de façon décisive, tout continuait à rester lié, le mot métaphysique me venait spontanément sans que je me préoccupe de son sens et j’en étais mal à l'aise jusqu’au jour où j’ai entendu un juge le dire comme une évidence. Par la suite la même impression connue m'est revenue, aussi bien avec un homme à la vivacité remarquable, avec un homme qui vit dans la rue, un homme qui a "fait la route" pendant des années, un homme très jeune, un homme qui a passé des années en prison ou qui parle à peine le français, avec un homme du voyage qui ne sait pas lire, qui en a honte depuis toujours et qui dit : je serais un autre homme si je savais lire et je ne serais jamais venu en prison, j’en suis sûr ! Avec un homme qui n’a aimé qu’une seule femme autrefois, un homme condamné une première fois injustement et qui est revenu ensuite, vraiment coupable cette fois-ci des faits qu’on lui reprochait la première fois. Avec les criminels surtout.

Le plus étonnant était de passer de du récit de l'acte le plus irreprésentable à des détails de la vie quotidienne: changer de cellule, disposer de produits d'entretien , de timbres.

Dans cette prison là j'éprouvais encore de la culpabilité à ne pas ou presque, cela m'est arrivé quelquefois, éprouver de sursaut moral face à un détenu quel que soit son acte, à ne pas être tentée de les mettre en catégories et à ne poser presque aucune condition pour les voir ou les revoir.

Cet endroit m'a évoqué aussi, plus que n’importe quel autre la solidarité dans l'humain. J’ai cherché l’étymologie du mot solidarité, la seconde partie de la définition m’a convenu : chacun répondant du tout. Le passage à l'acte résonnant dans l'imaginaire chez n'importe qui ne peut pas nous rester totalement étranger.

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