En prison, la parole est matière | La deuxième prison

LA DEUXIÈME PRISON

 

Désirant me rapprocher de Paris, j'ai ensuite travaillé dans une maison d'arrêt plus grande, plus récente, où n'existait encore  qu'une "Antenne de soins pour toxicomanies" nous n'étions que trois à y travailler et y recevions les détenus qui le souhaitaient, on nous adressait à l'infirmerie pour un entretien d'accueil les  détenus  qui se déclaraient toxicomanes ou alcooliques. Des psychiatres vacataires venus de l'hôpital psychiatrique voisin recevaient aussi leurs patients à l'infirmerie.

Nous recevions les détenus dans les unités, surtout dans celle où se trouvaient les salles de cours. 

Cette période n'est pas très ancienne mais le personnel pénitentiaire de cette prison comprenait  peu de femmes. Elles gênaient et le mot "femme" prenait un caractère cru de dévoilement qui nous donnait envie de raser les murs.

Je me souviens d'un incident: dans cette maison d'arrêt, le surveillant du Rond-Point central, chargé d’appeler les détenus dans leurs unités cherchait un jour ma collègue: il voulait la prévenir que le détenu qu'elle avait demandé allait arriver. Quand il l'a enfin aperçue sur la coursive, il n’a pu trouver qu'un cri : Hé… la femme… là bas ! qui a retenti jusqu’en haut à travers les étages, faisant cesser en un instant tous les bruits.

Au début regarder les détenus que je croisais me paraissait intrusif , violent. A l'hôpital  les patients paraissent  se soumettre au regard des soignants, ce n'est pas le cas en prison. Au début certains surveillants posaient souvent sur nous les intervenantes qui n’étions pas cantonnées à l’infirmerie et qu'ils rencontraient dans les couloirs un regard hostile qui efface en effleurant comme dans le pays musulman où j'ai vécu dans mon enfance, celui de certains détenus dans les couloirs était le même que celui des surveillants: nous les dérangions.

Avec les années j'ai réussi à leur dire bonjour presque comme si nous nous croisions dans les rues d'un village. Le personnel féminin est devenu habituel parmi les surveillants, il est accueilli avec sympathie .

Ma collègue et moi avons pu évaluer la solidarité entre surveillants et détenus face aux étrangers à la prison : nous étions en entretien, dans un même couloir de détention… son bureau se trouvait au début du couloir et le mien à l'autre extrémité.                                      

Le patient et moi avons entendu des cris déchirants tout proches. Je dis au détenu avec qui je me trouve que j'allais appeler un surveillant. Le détenu, un habitué, m’a arrêtée d’un geste :

     —Non , c’est pas vos affaires ! 

Je me suis rassise et j’ai prétexté, mal à l’aise, avec un sentiment de mauvaise foi :

—Mais vous savez que ce serait un cas de non- assistance à personne en danger, pour vous comme pour moi !

  J’hésite à l’impliquer puis j’ajoute :

—Peut–être que vous arriverez à les séparer ?

C’est quelqu’un qui a du poids au sens propre et au sens figuré, de l’autorité sur les autres. Il s’est levé très lentement, il ne m’approuve pas. Il s’agit d’un homme qui est resté longtemps en prison et qui m’indique les usages.

Je  sors derrière lui du bureau et nous nous rendons compte que ma collègue dont le bureau se trouve plus près de l’endroit où se passe l’incident ou peut-être le drame, est sortie dans le couloir: deux détenus sont par terre, en train de se battre, blessés.  Affolée, elle avait saisi tout de suite le téléphone : un surveillant arrive déjà, monte les marches d’un pas rapide et, évaluant au premier coup d’œil la situation, demande aux deux détenus d’une voix enjouée :

-Qu’est-ce qui se passe ici ?

Immédiatement les deux adversaires ont sauté souplement sur leurs pieds et répondu en chœur comme dans une série télévisée :

-C’est rien, chef!

      Le chef  a jeté  à ma collègue un regard moqueur :

—Vous voyez, il ne s’est rien passé !

L’indulgence du chef a permis que les deux détenus ne fassent pas l’objet d’un rapport et ne passent pas au prétoire où les fautes disciplinaires  sont jugées. Le surveillant et les détenus s'étaient alliés d'autant plus facilement qu'ils étaient sous le regard de deux femmes qui ne faisaient pas partie du personnel pénitentiaire.

  Le patient et moi avons regardé la scène qui s'est déroulée rapidement, ensuite nous sommes rentrés dans le bureau où il m’a dit :

—Vous voyez, c’est pas vos affaires !

  Ma collègue connaissait un des détenus qui se battait, il était séropositif, ce qui suscitait alors plus de craintes que maintenant: il s’était trouvé soudain face à celui qui l’avait dénoncé et s'était jeté sur lui.

Un escalier central en fer distribue les étages et les unités où se trouvent les cellules, nous recevons les détenus dans des lieux variés: souvent un bureau ordinaire, des salles de classe, exceptionnellement dans la bibliothèque religieuse ou dans la pièce où se trouvent les appareils anthropométriques, qui sert également de studio-photos .

Les vitres des salles de classe étaient souvent cassées et le sol maculé de tâches, de papiers froissés, de crachats, de mégots écrasés, la parole paraissait encore plus décalée et miraculeuse d’être énoncée dans ces endroits désolés.

Dans cette seconde prison je me suis plus clairement rendue compte de la place des prévenus ou des condamnés que nous rencontrions qui ont accompli un passage à l'acte et sont pris alors dans deux systèmes tous puissants qui décideront de la forme que prendra leur vie pendant quelques mois ou des années : la justice et la prison. Ils viennent nous voir pour parler de la situation qui a fait basculer leur vie ou d'une période de leur vie actuelle particulièrement difficile à vivre: conflits avec leur compagnon de cellule, à l'atelier, famille qui ne vient plus les voir.  

 

METTENT À PLAT LE RAPPORT À SON ACTE

L'acte  est porté par le lieu et la procédure judiciaire autant que par celui qui l'a accompli: pendant leur déroulement, l’enquête, la procédure mettent à plat les évènements qui se sont passés,  mobilisent le rapport du prévenu à son acte et lui permettent  d'en parler, sa situation de prisonnier et les rencontres avec le juge l' aident  dans sa formulation.

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