En prison, la parole est matière | Les coups sourds

DEVOILEMENT D'UN ESPACE ARTIFICIEL

Parler dans une infirmerie agitée qui  réveille l'idée qu'on se ferait d'un dispensaire de brousse est quelquefois un acte  en décalage, on entend des appels, de temps en temps des cris , des rires, des courses subites . L’infirmerie est envahie par l’agitation surtout le matin et il n’est pas rare que quelqu’un entre sans frapper dans le bureau - question de sécurité - les deux protagonistes se demandent ce qui se passe et, une fois l’incident calmé, s’accrochent à la poursuite de l’entretien.

L'absence de sérieux, la précarité du lieu à ce moment là , ce qui apparaît comme le dévoilement d'un espace artificiel m’ont toujours convenu et font à ce moment là de notre travail, trop rarement bien sûr,  une invention au coup par coup, une fantaisie.

 

LES COUPS SOURDS

La prison se rappelle à nous tout le temps. Dans le bureau où nous sommes en entretien, Monsieur Pascal parle de la chambre qu’il partageait avec son frère et du jardin de leur maison qui donnait sur une  rivière…

A ce moment là nous parviennent   des coups violents, sourds, réguliers, frappés contre des barreaux. A l’infirmerie tout le monde les entend depuis le matin et les oublie régulièrement: c’est un homme qui frappe sans interruption avec un objet en métal, sans doute son plateau, contre la grille de sa cellule au quartier disciplinaire . Entre la porte de la cellule et la cellule  se trouve une grille à travers laquelle les surveillants leur parlent, leur passent leurs repas.

Il y a trois étages de cellules entre l’infirmerie et le quartier disciplinaire. Monsieur Pascal se rend compte de ma distraction et fait un geste de locataire blasé:

- C’est un type qui fait le con depuis hier, ça fait un jour entier que c’est comme ça, le jour et la nuit, de lui on devrait s’occuper, pas de moi. Déjà quand il était au troisième, il nous rendait fou avec ses cris, on l’a mis  au mitard, maintenant c’est encore pire!

Monsieur Pascal revient à ses affaires, continue à parler de sa maison, de lui et de la prison avec calme et de nouveau nous sommes replongés dans la fraicheur de la rivière qui bordait sa maison.

Monsieur Gilles à la suite de Pascal fait penser à un guide qui connaît les lieux par cœur, il sourit:

—Ici on voit de tout, c’est pas croyable! Vous savez, celui qui est barge et qui crie tout le temps, l’autre jour ils le trouvaient plus, ils l’ont cherché partout, et ben, il a failli s’évader! il s’était caché dans une poubelle, c’était moins une!

Il rit longuement et revient à son récit.

A l’infirmerie les cris tragiques ou les coups réguliers nous sont toujours présentés comme un comportement de harcèlement adressé aux surveillants. Quand un détenu frappe de cette façon là et hurle, nous demandons aux surveillants de l'infirmerie : 

-Qu’est-ce qu’il a, qui c’est?

Si les surveillants sont au courant de ce qui s'est passé au quartier disciplinaire, ils répondent souvent d'un ton négligent:

- Un emmerdeur!

Les coups se prolongent . Le médecin attend un moment, il y aurait des représailles discrètes sous diverses formes s'il  manifestait tout de suite de la méfiance.

  Quelqu'un finit par  monter voir le détenu . Plus que jamais ces cris viennent d’un endroit inconnu de nous, poussés par un individu qui nous est devenu étranger, ils émanent vraiment de ce lien qui nous reste opaque entre détenus et surveillants, ils sont produits par la prison.  

Toussaint me raconte qu'en pleine nuit , alors qu'il se trouvait au quartier disciplinaire un homme un peu fruste qui avait mené la vie dure aux surveillants pendant la journée a été réveillé avec un karcher : il s'est mis à hurler et a réveillé tous les détenus du quartier disciplinaire qui se sont mis à leur tour à protester et à frapper contre les grilles:

Toussaint conclut posément:

- Les surveillants règlent leurs comptes quelquefois de cette façon là.

 

FORCE DE LA PAROLE

Souvent vers le milieu de la matinée il me semble que les patients parlent plus facilement. Je retrouve leur disposition particulière qui fait que la parole traverse l’espace comme une flèche, elle ne sait pas ce qu’elle vise, elle ne sait pas la portée qu’elle a . Pendant de courts instants, des mots ont traversé cet endroit, ils sont partis d’une pièce qui existe à peine, sans qualification particulière… avoir partagé un moment qui dépouille cet endroit et le désorganise provoque toujours de la joie. La parole, contrainte en rien, est produite au contraire par cet endroit qui en devient à son insu le véhicule précaire.

 

LES RÉCITS LES PLUS DRAMATIQUES DEVIENNENT BANAUX

Les récits les plus dramatiques sont quotidiens, je  dis des paroles impensables , prononcées de cet endroit:

-Vous verrez, dans quelques temps ça ira mieux, vous allez supporter, ou bien: on ne sait jamais ce qui peut se passer, alors qu’ils viennent de perdre tout ce à quoi ils tiennent à l’extérieur : leur femme, leurs enfants, leur travail, leur maison . Tous ou presque supportent leur situation au bout de quelques semaines, c'est malheureusement vrai.  La plupart du temps tout se transforme très vite. Tout se concentre et s'accélère souvent sous forme de coups de théatre  surprenants.

Ce qui paraissait sûr la veille est démenti le lendemain et les désespère ou au contraire des amis ou des femmes aimées il y a vingt ans sont retrouvés au cours de l’enquête, des enfants qu’ils n’ont pas revu depuis des années leur écrivent et viennent les voir régulièrement.

Un fait digne  d'un roman policier s'est produit pour un homme, André M. que je rencontrais régulièrement. Il avait tué sa femme dans un accès de jalousie. Il disait que sa femme avait un amant mais il n'y avait aucune preuve que ce soit vrai. L'avocate de monsieur M, au cours d'un diner auquel se trouvait un psychiatre l'a entendu faire allusion à l'homme qu'elle défendait. Le psychiatre lui a appris qu'il rencontrait régulièrement le père de l'amant qui désapprouvait son fils d'avoir poussé à bout le mari de sa maitresse en téléphonant pour le provoquer, le sachant très impulsif . L'avocate a eu ainsi la preuve que l'amant existait bel et bien et son père est venu témoigner au procès.

André M. a eu du coup une peine moins importante.

 

ARRIVÉE D'UN DÉTENU À L'INFIRMERIE

  L’arrivée à l’infirmerie d’un détenu autour duquel tout le monde s’agite et se pose des questions, dont on a tous entendu parler comme  Jean-Claude qui dit être innocent, fait de multiples grèves de la faim, est emmené à l'hôpital  puis ramené,  etc…  quelle qu’en soit la raison, chaque fois que les contradictions, le désordre apparaissent dans cet univers qui veut tout contrôler et que le désir de sauver quelqu’un se manifeste de façon évidente,    est toujours accompagnée d' un soulagement violent et fugace, quand cet univers de fiction n’est plus ce qu’il prétend être, un lieu stérile animé par le désir de mort, tout est bousculé.

Chacun s’y intéresse, même le surveillant qui accompagne un détenu parce qu’il a eu un malaise attend comme un parent soucieux et jette un œil sur ce qui se passe dans la salle d’examen, pas seulement pour surveiller ce qui s’y passe. Il espère…

J'ai éprouvé le même espoir au cours d’un procès quand est posée une question au prévenu et que tout le monde, jury et juge, public, attend sa réponse de la même façon,  chacun espérant avoir la réponse à une question qu'il s'est posée un jour ou l'autre au cours de sa vie: ne pas avoir pu partir quand il le fallait, ne pas avoir pu parler, ne pas avoir pu intervenir, ne pas avoir pu se contrôler une fois de plus. L'acte de l'accusé se diffracte en chacun qui ne trouve pas la réponse espérée. 

Un matin un détenu entre à l’infirmerie en se tenant les reins, plié en deux, marchant lentement avec une béquille... attendant un patient je le regarde passer, plusieurs membres de l’infirmerie se trouvent là en même temps. J’avais entendu dire qu’un isolé très dangereux devait venir en consultation et j’ai d'abord cru qu’il s’agissait de l’isolé en question. Bien qu’étonnée qu’il ne soit pas davantage entouré, je me suis fait pour la centième fois la réflexion que l'habit ne fait pas le moine.

Je l’ai vu repasser quelques minutes plus tard sur un fauteuil à roulettes, ravi, les bras en l’air, brandissant sa béquille, poussé par un surveillant. Un autre surveillant m’a dit qu’on venait de lui apprendre par téléphone qu’il était libérable. Le surveillant qui le poussait riait, tout le monde riait à l’annonce d’une liberté, cela se passait en été.

 

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