En prison, la parole est matière | Les détenus

LA RENCONTRE AVEC LES DÉTENUS

Dans cette première prison, au départ je rencontrais les détenus sans trop me préoccuper de leur statut, prévenu ou condamné ni de l'avancement de leur dossier. Nous les recevions régulièrement en entretiens  jusqu'à leur libération si leur peine était courte ou jusqu'au moment de leur transfert en centre de détention.  Tous les prévenus, qu'ils soient en procédure correctionnelle ou en criminelle sont placés en maison d'arrêt.

Le type de délit qu'ils avaient commis n'entrainait pas la mise en œuvre de techniques thérapeutiques vraiment différenciées, la plupart d'entre nous ayant une formation analytique, nous recevions en entretiens ceux qui le demandaient et essayions d'aborder le patient comme un individu total. Nous avions mis en place aussi des groupes de paroles.  L'équipe était composée en majorité de psychologues. 

Nous les suivions régulièrement, pas très exigeants sur leur demande de soins qui d'ailleurs évoluait rapidement.

Ils écrivent  quelquefois spontanément à un membre de l'équipe soignante pour demander à parler: un médecin, un infirmier ou bien un de leurs compagnons, un conseiller en réinsertion, un surveillant nous en parle ou nous les adresse. 

Eux imaginent souvent à la première rencontre un personnage envoyé par la justice, par exemple l'expert qui sera déterminant pour la constitution de leur dossier et l'orientation de leur jugement.

La connaissance de la prison, de la procédure pénale s'acquièrent  lentement: les différents systèmes sont complexes et très intriqués.

L'équipe suivait les personnes ayant des troubles psychiatriques et rencontrait régulièrement ceux qui le demandaient, nous les accompagnions pendant tout le temps qu'ils restaient là  mais la prison paraissait redoutable, davantage clivée de notre fonctionnement et je ne saisissais pas bien les liens entre elle et  notre service, les règlements nous paraissaient impératifs et nous n'avions pas de lieu pour suivre les détenus après leur sortie. Des rendez-vous se donnaient quelquefois dans un café, dans un des dispensaires de l'hôpital ou au foyer d'hébergement où ils étaient logés à leur sortie.

 

LES DÉTENUS 

Au début je m'attendais à recevoir des "patients"  semblables à ceux que je connaissais mais  les  détenus ne sont pas dans les mêmes dispositions que les malades hospitalisés, même  quand ils souffrent de troubles semblables .

Ils se présentent comme des hommes libres et leur partenaire, leur interlocuteur premier c'est la prison, je m'en suis vite rendue compte.

  Les entretiens, même si leur contenu est tragique, douloureux, dès le début paraissaient être un démenti à la fonction de ce lieu: que les patients y parlent aussi naturellement, mêlant l'humour, la dérision, est toujours resté pour moi un phénomène paradoxal, une chose étonnante.

J'étais chaque fois surprise qu'un détenu arrive à parler dans cet endroit qui s’appuie sur le mépris, la confusion, la méfiance. Parler aurait dû leur paraitre une activité très abstraite et pas forcément rentable ni dans l’immédiat ni par la suite.

 

PREMIER DÉTENU RENCONTRÉ

Le trajet des détenus de leur cellule jusqu'à l'endroit où je les recevais me donnait l'impression d'être le résultat aléatoire de relais nombreux et précaires.  Souvent les surveillants ne leur disaient pas qui ils allaient rencontrer et ils arrivaient, jetés là,  aussi intrigués que moi.

           Le premier que j'ai rencontré était un jeune homme incarcéré pour trafic d'héroïne, j’ai eu la sensation très frappante, inhabituelle, que chaque mot qu’il disait était nécessaire et qu'il était pris dans en tâche qui l'absorbait, qui n'avait rien à voir avec  notre entretien . Deux jours après, j’ai su, atterrée, par un surveillant qu’il  s’était " coupé",  j'ai cru que l'entretien que nous avions eu y était pour quelque chose, le surveillant a ri de ma naïveté. J'ai revu le détenu la semaine suivante, il n’était pas du tout désespéré et m’a expliqué qu’il s’était disputé avec un surveillant qui avait fait un rapport: il risquait d’aller quelques jours au mitard. Il s’était coupé parce qu'il fallait qu'il  "voie le sang"  pour se calmer. 

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