En prison, la parole est matière | Les personnages les plus conformistes

LES PERSONNAGES LES PLUS CONFORMISTES

Les détenus les plus conformistes se retrouvent solidaires quelquefois d’hommes auxquels ils n’auraient jamais adressé la parole dehors. Ils en parlent comme de fils qu’ils auraient reniés, qu’ils apprennent à connaître et en sont heureusement surpris.

Dans le bâtiment des femmes où j’ai travaillé peu de temps dans cette dernière prison, de la fenêtre du bureau je regardais dans la cour marcher deux femmes d’un certain âge: une femme blanche qui marchait d’un pas élastique, très à l’aise et parlait, volubile, avec une femme africaine assez forte, vêtue d’une robe longue, emmitouflée et coiffée d’un pull-over bien enroulé autour de sa tête qui formait sur le devant une sorte de casquette. J’ai imaginé que ces deux femmes partageaient la même cellule,.. il y avait un lien entre elles, c’est certain : elles avaient le même  âge, sans doute des enfants et des petits-enfants et leur rencontre aurait été improbable dehors, c’était certain . C’était un plaisir de voir cette association. Je me suis demandée aussi ce qu’elles avaient bien pu faire pour se retrouver là. La femme blanche participé à une escroquerie et la femme noire à un transport de drogue…ou bien protégé son fils qui avait fait une bêtise …Peut-être… à moins que l’une ou l’autre, l’une et l’autre n'aient tué chacune son mari… c'était peu probable, encore qu'en prison…

Des personnages sont restés présents en moi et reviennent comme souvent des instantanés, la prison a été l'occasion pour eux de parler de choses impossibles à dire dehors:                              

Henri, un homme du voyage qui est là pour trafic de voitures voulait parler avec un psychologue, il ne l’aurait pas fait dehors et me dit:

— Je me rappelle que j’ai failli me noyer et qu’on n’en a plus jamais parlé à la maison. J’ai jamais osé demander, ça leur ferait du mal. Je sais qui m’a poussé, quelqu’un de la famille, un cousin . On pique-niquait au bord d’une petite rivière. On le faisait souvent en famille. J’aimerais bien demander à mon père, c’est lui qui m’a sauvé et on a failli mourir tous les deux. J’ai toujours des angoisses et je fais des cauchemars où je suis en train de me noyer.

Henri  n'a pu en parler qu'en prison, comme on parle dans un tombeau.

La famille d’Henri constitue un tissu qui ne doit pas être déchiré, c'est beaucoup plus important que ce qui lui est arrivé.

Juan, lui, vit dans un pays du nord, incarcéré pour trafic, il est venu me voir pendant deux mois et parle de son enfance, de ses enfants, de son divorce qui date de quelques années.

Un jour il m'a parlé sur le même ton que d'habitude mais sans se plaindre:

Tout s’est effondré dans son couple et dans sa vie parce qu’il avait fait euthanasier par le médecin son fils handicapé contre le désir de sa femme.

Il n’est venu parler que pour faire cet aveu, dans une langue et dans une prison étrangères. Il est parti en transfert dans la même semaine . Je n’oublierai jamais cet homme qui, de la fenêtre de sa cellule, près de l'entrée du bâtiment, me disait bonjour en souriant.

Un jeune homme, accusé d'actes d'abus sexuels sur des enfants,  que je n 'ai rencontré qu'une fois, me dit:

—Le juge a dit à ma mère que je sortirais peut–être en liberté à condition de ne plus revoir un tel et un tel, c’est de la folie, c’est impensable de ne plus m’approcher des enfants !  Il proteste, pleure, désespéré, la  tête posée sur la table, entre ses bras étendus : non, on ne peut pas me demander ça, je ne veux pas, je ne pourrais pas vivre, je préfère rester ici. Il est sorti pourtant sous sa surveillance de sa mère.

La vie de quelques-uns se passe entre des sorties et des retours incessants : Maxime qui a passé son enfance de foyers en familles d’accueil, sans comprendre pourquoi on le changeait de famille chaque fois qu’il s’y trouvait bien, dit qu’il n’a pas peur des juges 

-Eux ont mon dossier complet, ils voient mon évolution, qui me connait mieux qu’eux ? ce sont les seuls qui ne m’ont jamais laissé tomber, ils connaissent mon parcours, il s’agit souvent d'un juge différent mais ça n’a pas d’importance. Il a mon dossier, il voit bien que je vais moins en prison, que je fais des peines plus courtes, que j’ai réussi à avoir un logement, un travail… qui d’autre s’est intéressé à moi autant qu’eux? ils me connaissent !

Cette fois -ci Maxime a acheté de la nourriture  dans un supermarché avec une carte bleue empruntée.

Après chaque période de prison de plus en plus courte, il se rapprocherait de ce que le juge attend de lui : un travail stable, un appartement, qu’il vive en couple et ait des enfants.

Ce n’est pas faux quand il dit : qui a voulu quelque chose pour moi, qui m’a donné ma chance, sinon le juge ? Maxime est un enfant de la justice.

La prochaine fois ça tiendra.

       Je lui ai demandé s’il lui faudrait toujours quelqu’un pour lui donner des conseils, il me dit d’un ton d’évidence, presque indigné par ma question:

- Bien sûr, je ne peux pas me conduire moi même, il me faut  quelqu’un à côté de moi, comme un juge ou même… il se souvient que je suis là et ajoute par délicatesse … des gens comme vous, mais il ne pense pas ce qu’il dit: il lui faut quelqu’un de la justice.

 

CONDITIONS POUR TRAVAILLER EN PRISON : LA PAROLE ENTRAINE UN TEMPS DÉCOLLÉ DE CELUI DE LA PRISON. 

Je ne crois pas qu'il existe un lieu où la parole retrouve une telle innocence: en aucun lieu non plus je n'ai eu autant de plaisir et d'étonnement à passer devant un bureau quand la porte ou le mur comporte une vitre, à voir deux personnes installées, parlant avec abandon et naturel en une conversation qui donne l'impression qu'elle pourrait ne jamais finir. 

Les détenus ne rejettent jamais ce qui leur est adressé… n’importe quelle question est pour eux une surprise. Cette question, cette surprise nous deviennent communes  . Pour travailler en prison il faut avoir l’aptitude, le désir, cela m'est souvent apparu comme une grâce, de recevoir la parole avec ce qu’elle a de particulier dans ce contexte. Le temps et l’espace figés, non vivants de la prison pèsent sur chacun de nous mais la parole crée un temps et un espace légèrement décalés de ceux de la prison, ils entrent dans un jeu d’aller-retour avec eux ce qui entraine un mouvement, une mobilité qui sont toujours très fugaces mais renaissent chaque fois.

Je dois accepter d'être  détenu, surveillant et juge. Dès la rencontre avec une personne enfermée je porte tous ces personnages et si je n'acceptais pas leur révolte et la violence qui les lie à ces personnages, je rencontrerais la prison dans le réel, le détenu dans le réel de son acte et il n’y aurait plus d’espace autre que celui de la prison, la création de mouvement par la parole disparaitrait et je deviendrais un juge, un réadaptateur, je n’aurais plus affaire à un sujet dans une situation d'impasse psychique.

La situation de rencontre est mise en scène par le détenu, par moi et inclue la prison, le patient ne peut pas reprendre cette scène à son compte complètement. Il peut associer cet instant de parole à la prison et l’oubliera par la suite quand il retrouvera l'extérieur ou encore la laissera se dissoudre dans la prison.

Pendant que nous parlons, l’idée me traverse assez souvent que nous sommes dans un véhicule. Un homme parle de sa petite enfance avec naturel, nous sommes en voyage. Ecouter dans un pareil endroit suppose que nous sommes  dans un état de mobilité, une sorte de marche.

En prison la seule parole prévue, inscrite est la transmission de consignes, d'informations. Le reste est accidentel et c'est à ce reste que nous avons affaire.

MATÉRIAU PAROLE-PRESENCE-PRISON

Quand nous parlons, le matériau qui se construit est fait de parole - présence -prison, fabriqué par le détenu il s’adresse indirectement à la prison  déjouée dans sa finalité qui serait d'absorber la parole. La parole ne peut s'en arracher qu'avec l'écoute d'un tiers disposé à la recevoir . 

La parole énoncée se promène : du côté de celui qui l’énonce c’est une construction fragile, pour moi qui la reçois c’est une parole qui met en jeu la vue. Je l'éprouve comme une parole - trace, il semble qu'elle soit davantage vue qu'entendue parce qu'elle a un caractère charnel, qu'elle est liée au corps de celui qui la prononce, sa densité est la même. La prison fait « voir » la parole . Elle prend le volume de celui qui l'énonce, c'est en ces termes que je peux traduire cette production spécifique.

 

Leur parole avec le temps qui passe me devient familière au point qu'il  me semble l'avoir déjà entendue, quel que soit son contenu.

Avec les années, leur souffrance est devenue extérieure à moi et ressemble à un écho induit par la prison. Leur douleur  m’est re- présentée.

C’est sans doute un effet relatif de la prison: en moi comme en eux elle  provoque des ilots, des enclaves en partie dissociés de moi, qui restent à distance.

La violence inhumaine de la prison bombarde indirectement aussi ceux qui y travaillent longtemps et les anesthésie en partie, les appauvrit, quel que soit leur rôle. La violence des détenus reste toujours humaine, contrairement à celle de la prison.

Le récit singulier d’un homme contient une part de violence mais celle de la prison nait de l’organisation d’un univers, elle ne peut pas, telle qu’elle est conçue, créer autre chose.

En prison la parole ne fait qu'installer une scène, un petit acte qui fait semblant de ne pas savoir ce qu’il est et qui reprendra la fois suivante.

Parler avec un détenu fait la même impression que quand on rencontre un compatriote dans un pays dont nous ne parlerions  ni l’un ni l’autre la langue. Cette rencontre évoque un endroit du passé qui a été perdu mais dont les deux voyageurs ont conservé la mémoire. Je pense à un passage d’Aminabad de Maurice Blanchot :

"Il semblait qu’à lui aussi (à son corps) la lumière donnât la forme d’un souvenir et qu’elle l’allégeât avec ce qu’il y a de plus lourd comme marbre et comme métaux précieux. Tout cela n’était–il pas déjà arrivé ? Il avait assisté à cette scène et elle avait un sens qu’elle n’aurait jamais plus"

Leur aptitude particulière à matérialiser un espace qui se distingue de celui de la prison se présente comme un courant, un flux, un souci ou même simplement une disposition à le produire qui se manifeste dès qu’ils commencent à parler. 

Ce véhicule brinquebalant construit à deux joue un tour à cette prison, si sûre de tout contrôler, si fruste en même temps. Il inclut la perception vague du monde bruyant de l’infirmerie. 

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