En prison, la parole est matière | Les surveillants : infirmiers avec les détenus

LES SURVEILLANTS: INFIRMIERS AVEC LES DETENUS

  Dès le début, dans ce quartier d’isolement, les surveillants m’ont fait penser aux infirmiers psychiatriques qui s’occupaient des psychotiques dans l‘hôpital où j’ai travaillé longtemps : quand j’allais voir un détenu je demandais de ses nouvelles, le surveillant me disait:

— Aujourd’hui il est bien, il ne s’est pas réveillé. Hier il a reçu du courrier mais c’était pas bon, il est resté toute la journée assis sur son lit sans bouger, d'habitude il allume sa radio, il fait un peu de ménage… ou bien: il ne reçoit aucune nouvelle de sa femme, il ne parle plus depuis quelques jours, j’ai peur qu’il fasse une connerie, je vais parler avec lui de temps en temps, il m’offre un café, on discute, je lui passe un journal, on parle voitures.

Avec Marc nous avons évoqué longtemps ce rapport ambivalent qui peut exister entre surveillants et détenus. Je cherchais à éviter les passages à l'acte qu'il pourrait faire. Il a eu une peine de huit ans, nous nous sommes écrit une fois quand il a été transféré, il était très amoureux d'une jeune fille avec qui il vit probablement maintenant.

J’ai tout de suite été sensible aux signes de l’intérêt des surveillants pour les détenus. A travers le soulagement qu’ils imaginent pour le détenu qu'ils poussent à aller voir un visiteur de prison, le médecin, le psychologue, le psychiatre ou à se rendre à une activité qu’ils leur ont suggérée, il me semble qu'ils s'allègent du poids de la prison en déléguant au détenu une part d'eux- mêmes, tout en souhaitant que la prison reste toute-puissante et terrible.

Pendant les périodes successives où j'ai travaillé dans ces deux prisons,  j'ai continué à privilégier le sens de la parole des détenus rapporté surtout à leur histoire, sens qui, je l'espérais, leur permettrait de prendre davantage de distance par rapport à la prison. J'avais éprouvé, senti plusieurs fois l' énergie particulière de leur parole qui provoquait une légèreté , une euphorie libératrice pas seulement liées au contenu de leur propos. Avec Samuel je m'étais rendue compte qu'il créait son espace qui prenait place dans un autre espace qui était celui de la prison mais je continuais à les voir comme des individus enfermés qui se dégageaient en parlant de leur histoire et du coup étaient un peu plus au clair peut-être sur ce qui les agitait et un peu mieux armés pour l'affronter.

La plupart souffrent des passages à l'acte accomplis même s'ils se présentent comme des victimes.

  Mathieu fait partie de ceux -là et vit un enfer. Il a commis un meurtre.    

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