En prison, la parole est matière | Leur parole est matière

L'ENVAHISSEMENT QUE REPRESENTE LA PRISON EST PLUS FORT QUE LE BOULEVERSEMENT ENTRAINÉ PAR L'ACTE ACCOMPLI.

  Le détenu essaie d'intégrer l'acte qu'il a accompli dans son économie, de le supporter et en même temps de supporter l'envahissement que représente la prison, plus fort souvent que le bouleversement qu'a entrainé l'acte accompli. Il ne s'agit pas d'un vécu intérieur et  d'un cadre extérieur, le cadre modifie complètement le vécu et fait de celui qui a accompli l'acte quelqu'un d'autre, sauf si la peine est de trois ou quatre mois mais le réaménagement nécessaire prend en partie sa forme de la prison et de la justice, est modelé par elles, pour cette raison, au fil du temps et des entretiens, même s'ils ont pour contenu son histoire, peu à peu cette parole prononcée par le détenu fabrique un espace qui entre en lien avec celui de la prison, ce n'est pas l'espace intime du détenu qui défait celui de la prison mais la parole qui, de s'articuler à ce lieu, attachée à ce lieu crée une matière spécifique, fragile et passagère  qui anime un mouvement et circule.    

 

LEUR PAROLE EST MATÉRIELLE

Leur parole est matérielle, charnelle, elle enveloppe le corps, elle fait deux choses en même temps : elle se déroule comme un matériau et en se déroulant crée un cadre à elle toute seule, comme une toile. Le cadre qu'elle crée parce qu'à la fois elle porte un sens et est  corporéisée entre en lien avec l'espace formé par les murs et la masse matérielle , totale, de la prison. Les deux cadres sont mobiles, constituent une structure animée, une production passagère qui se défait très vite, rapidement absorbée par le cadre de la prison qui resoude les éléments disjoints un instant.

Ce lieu ne s’adresse à nous qui venons de l’extérieur que par ricochet, nous sommes face à des personnes que la prison atteint directement. Pourtant, pour  eux qui subissent la prison et moi qui ai choisi de venir y travailler, il reste des deux côtés une part de non réalisé de la prison qui entraine de la parole, du sens, du mouvement.

Pour que ce cadre soit mis en mouvement, se produise,  il faut la présence d’individus qui considèrent que la prison ne se réalise jamais complètement, qui continuent à imaginer la prison et qui restent persuadés aussi que le détenu, même s’il y est enfermé pour des années continue à imaginer cet endroit qui l’enferme, autrement il ne pourrait plus y parler et y deviendrait un "légume" c'est ce qu'ils disent. Un surveillant, un autre détenu, un visiteur un livre peuvent  de la même façon, modifier leur rapport à la prison.

Cela paraît être une évidence, ce n’en est pas une pourtant parce que l'univers de la prison tend irrésistiblement à se réaliser jusqu’à son terme et à se refermer complètement. Par contre, il suffit au prisonnier de retrouver ou même seulement pressentir le sens de sa parole pour en faire un  acte qui fabrique son espace fugitivement, comme on fait une œuvre de création, un tableau,un poème et pour décoller la prison.

Même si je ne connais pas le grec classique, un terme que je connaissais s'est imposé à moi: poiema qui veut dire" faire, fabriquer". Ils fabriquent en parlant. La parole à cet endroit devient un matériau charnel et produit un tournoiement de l’espace qui se construit en même temps que la parole se déroule, comme avec monsieur Vittorio.

Eux connaissent parfaitement le processus d'aspiration de la prison qui, extérieur à leur corps, le dévitalise. N’importe qui a pu faire occasionnellement l'expérience de cet espace, à l’école, dans un internat, à l’armée ou dans une rue triste et vide. Les détenus n' arrivent eux, à vivre dans cet espace qu'en mutilant leurs sens et leur pensée s'ils y restent longtemps.

 

  CONDITIONS POUR Y TRAVAILLER

Pour y travailler il faut avoir envie de s’interroger sur cet endroit, supporter la solitude étrange qu’il entraine et rappelle si elle a déjà été éprouvée.   

Rien n’a beaucoup d’effet dans un lieu qui s’appuie sur le morcellement, la toute-puissance, la coexistence de discours juxtaposés, cloisonnés : il y est très difficile de parler vraiment de son travail et de l’ambivalence qu'il entraine face à des patients qui ont réellement accompli des actes. Il y a quelques années, les infirmières ne communiquaient que leur prénom à leurs patients.

 

LES DÉTENUS SONT DEVENUS PROGRESSIVEMENT DES MALADES

Beaucoup de détenus qui ont des troubles  psychiatriques, un délire avec lequel ils vivent depuis des années qui n'a pas de lien direct avec leur délinquance ou pas de troubles du comportement qui rendent impossible leur maintien en détention y vivent et y travaillent.

Le juge, les conseillers d'insertion leur disent presque toujours  maintenant qu'ils sont des malades, il y a quelques années j'étais surprise qu'un un juge dise à un prévenu : je vous incarcère parce que vous êtes malade, vous pourrez vous soigner !

Julien, très sympathique, est incarcéré, c'est la quatrième fois, pour avoir escroqué des femmes d'un certain âge à qui il "emprunte" des sommes très importantes. L'enquête les a conduites à associer leur infortune et elles ont porté plainte contre lui. J'ai rencontré Julien pendant une courte période. Convoqué par son juge pendant l'instruction il lui dit qu'il voit un psychologue et que cela "l'aide à comprendre". Le juge qui a envisagé de le laisser sortir en liberté provisoire se saisit de l'aubaine et lui dit: je vous laisse encore trois mois incarcéré pour poursuivre le travail entrepris, ensuite je vous laisse  sortir! Ce patient m'a laissé un livre : les Maitres-trompeurs, d'un expert connu en me disant que je trouverais là dedans l'explication de tout ce qu'il était.

Ceux qui ont été incarcérés "pour  comprendre ", demandent  souvent  où se trouve le lieu de soins dont le juge leur a parlé et  quand on leur dit qu'il n'y a pas d'autre lieu de soins que nous, les médecins, psychologues et infirmiers qu'ils peuvent demander à rencontrer,  ils protestent:

-Si je suis un malade je ne devrais pas être là, avec tous ces voyous qui sont faits pour vivre ici, qui ne sont bien qu’entre eux. Ce n’est pas mon milieu, on devrait faire des endroits rien que pour nous, on y serait tranquilles, on pourrait se soigner sérieusement, ici on ne peut pas se soigner et on ne peut parler ni dire la vérité à personne. On nous demande pourquoi on est là, on nous menace, on ne peut sortir de notre cellule.

Les détenus, lestés de cette étiquette qui leur tombe dessus et qu'ils saisissent à tout hasard, un peu circonspects, viennent dire, penauds: je suis un malade, le juge m'a dit qu'il faut que je me soigne, ces injonctions ou ces conseils ont le mérite de les amener à consulter leur passage à l'acte pour eux n'est pas une maladie. Très vite, heureusement, ils ne se réfugient plus derrière le juge et parlent avec un accent de vérité:

—Il y a longtemps que j’ai envie de parler à quelqu’un mais dehors je n’avais pas le temps, tout allait trop vite , j'étais envahi, speed,  je ne pensais jamais !  

Là les rencontres peuvent commencer…

Ceux qui s'engagent dans la parole, même avec beaucoup de réticence sont ceux qui sont envahis par des craintes, des angoisses anciennes, des terreurs, des impulsions irrésistibles qui surgissent en eux, qu'elles se soldent par un acte ou pas, étrangères, elles les entrainent, elles restent souvent des fantasmes très angoissants ou des phobies qui les tortures et qu'ils ont plus de mal à  évoquer que leurs passages à l'acte.

Antoine, un détenu Congolais depuis son enfance a peur de retrouver auprès de lui, entre le mur et son lit, une femme qui reste après de lui mais qui veut sa mort, il entend son frôlement contre le mur, elle ne lui dit rien mais elle est là. En prison il a été apaisé parce qu'elle semblait avoir disparu, il me disait : elle n'est plus là pour l'instant!  

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