En prison, la parole est matière | Lucas et Marc

LUCAS

Dans cette seconde prison, j'ai rencontré aussi Lucas  qui n’a aucun espoir et survit, c'est la prison qui l'empêche de se supprimer. Il est très jeune pourtant. 

Dans la centrale moderne d'où il vient, les portes des cellules restaient ouvertes toute la journée, n’importe qui pouvait entrer dans sa cellule, ce qui lui était insupportable et il se sentait de plus en plus menacé. Il a été bientôt envahi  par la certitude qu’on avait organisé un complot contre lui pour le tuer.

Il avait été incarcéré dans sa région, le sud, chaque fois pour de courtes peines et seulement en maison d’arrêt où les cellules sont tout le temps fermées. Il revenait souvent sur le fait qu’il n’était plus dans sa région.

Il m’a décrit de façon précise un vécu de persécution, il y avait un complot contre lui: on voulait sa mort qui devenait inévitable. Il s'est fabriqué une arme et il a frappé celui qu’il pensait être son ennemi le plus dangereux. Sa victime n'est pas morte tout de suite, il a su le lendemain matin par la radio qu’un homme avait été tué dans sa prison.

Le contraste était frappant entre l’extrême pâleur de son visage figé, émacié, et ses yeux très noirs, il n’esquissait jamais un sourire mais je n'ai jamais ressenti de rejet de sa part.

Il vit chaque jour qui passe au fond d’un couloir beaucoup plus obscur que celui du quartier d'isolement où il se trouve. Pour lui la question de son vécu en prison ne se pose même pas, il parle de son passé et je ne perçois jamais d’espoir dans ses paroles. Il fait un constat, complètement lucide, ne fait que survivre et penser sans cesse. Son amie a disparu, il est persuadé qu’on l’a tuée, il le sait mais ne me dit pas comment il le sait.

Tous les jours il conserve un équilibre fragile entre la vie et la mort. Ce qui le maintient en vie c'est un espoir vague à propos de son amie. Il attend de son procès qui aura lieu dans sa région qu'il lui apprenne un certain nombre de faits.  

Il ne parait pas indifférent mais occupé par des visions effrayantes: j’essaie de me représenter ce qu’il contemple de son regard très sombre. C’est un surveillant du quartier d’isolement qui avait demandé qu’il soit vu par un psychologue.

Il me paraissait vraiment insensible au lieu et chaque mot qu’il prononçait était à la fois un miracle et un soulagement.

Je passais mon temps à lui poser des questions auxquelles il répondait, sans un mot inutile, ce que je ne voyais pas comme de la réticence mais plutôt chaque fois comme l'ultime signe qu'un lien précaire entre les mots et lui-même existait encore.

Quand il a été transféré dans sa région pour être jugé, il m’a écrit un mot  très court qui m’a fait un grand plaisir et qui a dû beaucoup lui coûter mais il ne m'a pas dit combien d’années supplémentaires ont sanctionné son acte.

Je lui avais remis malgré ses réticences, une sorte de rapport destiné à son avocat où j'essayais de mettre en évidence l'état de décompensation interprétative dans lequel il était au moment de son acte et de décrire sa personnalité, dégageant les éléments qui pouvaient lui être favorables. Je voulais l'accompagner, entamer le monde glacé dans lequel il était. Je ne suis pas sûre qu'il l'ait remis à son avocat, pas sûre du tout.

 

MARC

Marc aussi est en isolement. Il s'est imposé des épreuves, s'est fixé des échéances . Il fait des études, ce qui lui permet de ne pas se replier sur lui-même . Il est là pour braquage. 

Il a moins de trente ans, a passé un certain temps dans une autre prison, en cellule avec un détenu qui s’est évadé plusieurs fois. Ils correspondent régulièrement, ce qui compte beaucoup pour lui. Il traverse des moments difficiles mais arrive quand même à poursuivre ses études et travaille beaucoup, il a réussi le concours d’entrée à l’université.

Il a demandé à voir un psychologue et nous nous rencontrons chaque semaine. Il arrive à se concentrer sur ses études mais décrit inlassablement les ruses et le sadisme des surveillants pour les pousser tous à bout et lui en particulier. Il cite en exemple l’arrivée du courrier :

—Les surveillants nous font attendre exprès avant de distribuer le courrier, on est sept à l'unité en ce moment,  on entend tous quand il arrive. J’ai protesté, un chef est arrivé hier avec cinq ou six surveillants et m’a provoqué pour que j’explose, ils m'auraient tous tapé dessus. Vraiment ils sont arrivés pour me taper dessus. J’ai réussi à rester calme, le gradé essayait de me manipuler, il y a quelque temps j’aurais craqué. Je suis content de ne pas  avoir craqué. C'est là que je vois que j'ai changé.

  Je lui dis que cette hostilité radicale et permanente qu’il imagine du côté des surveillants n’est économiquement pas possible, elle les détruirait , ils ne peuvent pas maintenir en eux une haine permanente, vivante, active, comme les détenus dont la position défensive est inévitable en même temps qu'elle les détruit aussi mais, eux, les surveillants, ne pourraient pas continuer à faire leur travail . Marc est révolté par ma naïveté mais sa façon de voir a un peu bougé au fil des mois.

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