En prison, la parole est matière | Madame Flament

MADAME FLAMENT

 

Dans cette prison, pendant la même période que Malika j'ai rencontrée chaque semaine madame Flament,.  Elle m’a tout de suite fait penser à Nathalie Sarraute quand je l’ai vue s’avancer dans le couloir vers le box où nous nous sommes rencontrées. Ses cheveux étaient courts et raides, elle était vêtue d' un jean et d'un pull-over tricoté en laine blanche, le jean étant  l‘uniforme commun à toutes les détenues.

Hospitalisée plusieurs fois en psychiatrie, au moment des faits elle avait un traitement assez lourd qui l'assommait. Juliette a des idées de persécution mais elle n'est pas ancrée dans la psychose.

Le jour du drame son mari assis dans la cuisine l'avait regardée descendre les marches qui conduisaient à cette pièce et lui avait lancé une phrase méprisante comme il le faisait souvent .  Elle n’a pas prémédité son acte, s'est emparée d'un couteau qui se trouvait sur la table et lui en a donné un coup qui a dérapé : c'était la première fois qu'elle se rebellait contre lui.

Dès qu’elle a réalisé ce qu’elle avait fait elle est sortie en courant dans le jardin pour appeler la voisine. Son mari est mort pendant son transport à l'hôpital.

Leur entreprise marchait bien et était connue dans leur région. Sa vie de couple était un enfer, elle le cachait et ses enfants  adultes "tournaient mal ".

Avant son jugement, elle avait dit à son avocat de ne pas parler de certains aspects de la vie du couple ni de la vie sexuelle désordonnée de son mari, de peur que la chose ne se répande et de nuire à ses enfants. Pendant le jugement elle est restée muette.

Condamnée à quinze ans, ce qui était beaucoup, désespérée de laisser ses enfants, déjà adultes pourtant, l’un malade et l’autre à la dérive, elle avait essayé de se suicider dans la maison d’arrêt où elle se trouvait au moment de son jugement. Elle avait été transférée dans la prison où nous nous sommes rencontrées, qui disposait d’un service médico - psychologique où elle pourrait être suivie.

Elle participait chaque semaine au groupe de paroles un peu à contre-cœur et avait demandé à me voir  parce qu’elle n’avait aucun souvenir de son procès qui s’était déroulé dans une sorte de brouillard et datait déjà de plusieurs mois: on lui avait ce jour là administré un traitement plus important que d'habitude.

Elle était persuadée que tout irait mieux si elle pouvait se souvenir de ce qui s’était passé, de ce qui avait été dit ce jour là. La seule certitude qui surnageait de l’ensemble du procès c’est que l’expert - psychiatre était ivre, elle en était sûre, il était intervenu juste après le repas de midi et qu'elle n'avait pas prononcé un  mot.  

Ses enfants n'avaient pas parlé, l’avocat lui avait obéi  et n’avait rien dit de sa vie conjugale, son mari lui avait imposé toutes sortes de violences : elle était sa chose.  Parce qu’elle tenait à garder le silence, très digne, hautaine et n’avait ni cherché à se faire plaindre ni à se justifier, peut–être aussi parce qu’elle n’était pas jeune, le jury n’avait pas été indulgent.

Elle me parlait de façon obsédante de son jugement et voulait que l’avocat vienne lui raconter son procès, elle lui a écrit, je lui ai téléphoné plusieurs fois, il a fini par venir la voir. Il confirma tout ce dont elle se souvenait, en particulier que l’expert était ivre et que Juliette lui avait interdit de parler de sa vie conjugale. C’était un avocat d’affaires, l’avocat de la famille, il n’avait jamais fait de pénal et m’avait dit au téléphone que ce procès était son tourment, il y pensait tous les jours. Après l'avoir vu, elle en a pleuré de joie et m'a sauté au cou , ensuite elle a commencé à espérer et à évoquer le futur et son passé plus facilement.

Est-ce que je lui ai apporté un brin de muguet pour le premier mai ou pas… les fleurs étaient interdites et je ne sais plus si à l'époque j'ai osé le faire: au début je respectais le règlement à la lettre, quand je pense à elle je pense chaque fois au premier mai.

Elle a été transférée par la suite dans un centre de détention de sa région, elle voulait se rapprocher de ses enfants. C’était une femme d’une grande rigueur qui ne pensait maintenant qu’à la façon dont elle aiderait sa fille et son petit-fils à sa sortie, elle ne doutait pas de sa capacité à les aider. J’ai téléphoné un jour à l’éducateur qui s’occupait d’elle, il m’a dit à quel point elle était respectée par les autres et la sympathie qu’il avait pour elle.

Juliette était animée par une énergie démesurée: elle allait enfin commencer sa vie! 

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