En prison, la parole est matière | Malika

MALIKA

 

Malika est une des premières détenues que j'ai rencontrées, elle a vingt huit ans et quatre enfants, elle  n'avait pas cette parole forte, ne luttait pas, elle ne pensait qu'à ses enfants et attendait leurs visites, d'une placidité, d'une indifférence à son sort que rien ne réveillait, qui me révoltait. 

  Avec les années le visage de Malika est devenu imprécis mais je le revois plutôt allongé, étroit, le bas de son visage assez plein montre une certaine douceur et de la bonté, une tendance à prendre les choses sans gravité. Elle a un très beau port de tête.

  Elle vient d’arriver en prison, accusée du meurtre d’un enfant et dit être innocente. Elle a essayé de se suicider pendant la garde à vue et m’a expliqué à propos de son acte que puisque les gendarmes disaient qu’elle l’avait fait ça devait être vrai.

Elle me dit avec un sourire, gênée: 

--C’est des grandes personnes, eux savent, moi je sais pas comme eux. Ils m'ont dit: c’est toi, on sait que c’est toi qui l’a fait ! Jamais pendant qu’elle me parle elle ne semble éviter une parole, dire un mot à la place d’un autre, elle ne peut que s’interroger sur ce qu'on dit à son sujet. Ce qu’on dit d’elle, même à l’opposé de ce qu’elle sait ou éprouve, ne la révolte pas. Après plusieurs mois elle arrive à trouver des mots qui sont davantage les siens.

Malika parle toujours des personnages de sa vie comme si elle ne pouvait avoir que de la gratitude à leur égard: les faits sont tels qu'ils les décrivent, avec leurs paroles à eux. Elle ne sait ni lire ni écrire.

Même cet acte, si elle l’a fait, est très inconsistant face à ce que dit l'un ou l'autre qui est toujours pour elle une autorité.

Elle ne pense qu’à ses enfants, à son mari : est-ce qu'il va les voir au foyer de l’enfance, viendra-il la voir au parloir, est-ce qu'ils vont bien? Heureusement une visiteuse de prison va les voir et lui donne de leurs nouvelles. On les lui amène régulièrement. Tout le reste est secondaire.

Son mari, en paraissant la défendre, l’accable. Au début de son incarcération il a été le filtre par lequel passait le monde du dehors .

Au fil des entretiens, il est devenu évident que la seule chose qu’elle pourrait jamais se reprocher c’est d’avoir trahi ses parents "adoptifs " et d’avoir disparu, à dix-huit ans sans plus leur donner signe de vie .

Malika est née dans l'extrême sud du Maroc, à la limite du Sahara, son père est mort au cours d'une guerre africaine et sa mère s’est remariée sans doute Malika n’en est pas très sûre. Je n’ai pas réussi à savoir si elle était encore vivante. Malika était élevée par le père de son père, elle se souvient d’un petit village et de la gentillesse de son grand–père. Un jour un couple qui ne pouvait pas avoir d’enfant l’a " adoptée " quand elle avait sept ans et est venu la chercher dans une D.S, elle était contente d’être emportée dans la belle voiture, elle rit à ce souvenir.

Malika parle d’eux avec la plus grande gratitude et n'évoque jamais ses vrais parents. Ils ont été effacés. Elle a mis beaucoup de temps à nuancer les choses, à dire que sa "mère"  était sévère et la frappait. Malika n’a jamais été la seule enfant de la maison. Une des nièces du couple vivait souvent avec eux.

Son père  était un homme important. Au cours d’une mission en France, Malika a accompagné ses parents . Elle s‘est retrouvée avec des jeunes filles de la famille et sortait avec elles le soir en cachette. Elle rencontra l'homme avec qui elle allait vivre au cours d'un bal du quatorze juillet. A la fin de la mission en France de son père, au moment du départ de la famille, elle a disparu pour aller vivre avec cet homme. Sa famille a fini par rentrer après l’avoir cherchée longtemps persuadée qu'elle était morte.

  Le fait le plus important de sa vie, qui la rend indigne pour toujours,  c’est cette trahison  . Peu à peu à travers ce qu’elle dit de sa vie avec eux, le fait qu’elle ne sait ni lire ni écrire, on peut deviner qu’elle n’a pas été une fille adoptée mais une petite esclave qui leur appartient dans un lien de propriété,  de sujétion éternelle, elle est à eux.

J’ai vécu dans un pays d’Afrique du Nord, elle m’a évoqué presque tout de suite ces petites filles que j’apercevais dans les maisons voisines, ramenées du bled vers l’âge de sept ou huit ans, elles servaient de bonnes et étaient souvent battues, j'entendais les voix sévères et les cris qui s’adressaient à elles, je les voyais monter sur la terrasse pour se cacher.

J’ai téléphoné à sa "mère", espérant qu’elle accepterait d’écrire à Malika et peut-être de venir à son procès Elle s’est montrée impitoyable, ce qui arrivait à sa "fille ", même si elle était prévenue pour un acte très grave, ils étaient au courant par l’enquête, était de peu d’importance comparé à ce qu’elle leur avait fait, à eux, à elle surtout, la prison en était même la punition légitime. Je pouvais traduire son raisonnement :-elle est capable de tout si elle a été capable de me trahir!

Elle ne lui pardonnerait jamais, ne viendrait pas à son procès et ne la reverrait jamais : après ce qu’elle  m'a fait ! Elle ne  m’a pas demandé de nouvelles de Malika. Je l’ai questionnée sur l’histoire de Malika et à la façon dont elle m’a répondu évasivement que son père était mort avant sa naissance et sa mère morte peut-être à l’accouchement, il était évident que Malika ne méritait même pas d’avoir une histoire, un passé. Elle n’avait peut-être même jamais pensé à elle de cette façon là.  

Son "père" lui avait  pardonné mais n’a pas osé se manifester.

  Pour Malika, il y a  eu au départ une équivalence entre ce dont elle a été accusée et sa trahison à l'égard de ses parents, elle n’a jamais paru révoltée par tout ce qui lui arrivait.

Pendant les premiers mois de son incarcération il a été question de sa vie de couple et des évènements qui ont entrainé son inculpation.

L’acte appartenait à ceux qui lui en parlaient et à ce titre elle ne pouvait pas se révolter contre l’accusation, ce qui aurait signifié qu’elle pouvait revendiquer une forme d’existence propre, séparée.

           La femme accusée leur appartenait et peut–être qu’elle ne s’était jamais autant saisie elle-même jusque-là que dans ce personnage qu’on lui proposait. Elle est toujours restée pendant ces dix huit-mois où je l’ai rencontrée à la même distance de l’acte dont elle était accusée sans faire d’effort pour cela, elle disait être innocente, elle ne m’a jamais donné l’impression d’éviter un écueil ou l’irruption d’une représentation insupportable malgré sa crainte de déplaire, sa réserve.

         Jamais elle n’a paru étrangère à ses actes ou dissociée. A chaque entretien je me demandais comment mettre en contact cet acte et cette femme. L’acte qui lui était reproché n’était pas représenté en elle, elle parlait pourtant de tout ce qui entourait les faits et de la victime mais cette part de la réalité appartenait aux policiers, à la justice.

           Malika n’a jamais cherché à se défendre tout en disant être innocente, elle n’était préoccupée que de ses enfants et de sa situation au jour le jour, ce qui me révoltait et je la poussais sans arrêt à se défendre, à parler de son histoire.

Elle a appris à lire et à écrire, pour la première fois de sa vie elle a parlé avec d’autres femmes, elle est allée en classe, elle a commencé à dire ce qu’elle pensait, elle a travaillé, était "classée" et a gagné un peu d’argent, elle a eu des droits, des opinions, a pu s’affirmer face à son mari dont elle a décidé de divorcer alors que pendant très longtemps elle avait dit : qu’est-ce que je ferais sans lui, c’est le père de mes enfants, c’est mon père, ma mère, il est toute ma famille! Il l’avait humiliée, la trompait sans cesse, la faisait vivre d’une manière misérable. Dans la période où le crime a été commis, elle venait d’avoir un enfant et sortait d’une hospitalisation pour tuberculose.  

La prison lui était insupportable parce qu’elle était séparée de ses enfants  mais c’est là qu’elle a réussi à penser par elle-même, qu’elle est sortie au sens propre d’une situation d’esclave. Elle a été condamnée à dix-huit ans, nous nous sommes écrit trois fois après son transfert.  Sa première lettre avait été écrite par son instituteur mais ensuite c’est elle qui m'a écrit. Elle est sortie depuis plusieurs années.

En pensant à Malika, l’idée me traverse que seul un esclave peut être libéré par la prison. Je suis sûre que maintenant elle a une vie normale et a élevé ses enfants.

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