En prison, la parole est matière | Mathieu et Juan-Luis

MATHIEU

Mathieu se balance de côté et d’autre, penché en avant, il garde les mains croisées entre ses genoux. Ses yeux sont très grands, sa bouche dont la mâchoire inférieure avance un peu est souvent entrouverte. Il me fixe avec méfiance, la  tête légèrement tournée vers la porte pendant qu'il parle.

Il est le fils ainé des sept enfants. Il a quelques souvenirs de quand il était très jeune, avec son père, en particulier une photographie prise dans un pré, mais il a beaucoup plus de souvenirs avec sa mère dont il parle avec amour. Il n’allait pas souvent à l’école et il accompagnait sa mère qui était gentille avec lui parce qu'elle  l'était naturellement mais aussi pour qu'il ne dise rien à son père. Elle buvait trop et il l’aimait beaucoup. Elle trompait son père, Mathieu le savait. Il dit d'elle : elle avait sans doute besoin d'affection!

Leur père la battait souvent, il avait d’ailleurs déjà fait de la prison pour des violences sur sa femme. Un soir il l'a frappée parce que le repas était un peu brulé.

La mère de Mathieu a monté avec peine l’escalier qui conduisait à sa chambre,  s'est plainte d'avoir mal à la tête et  s’est couchée. Le père a crié très fort à Mathieu qui avait dix ans : "va chercher le docteur"! pour que la mère et les enfants entendent. Il est ensuite entré dans la chambre, fermant la porte bruyamment.

Il est tout de suite ressorti sur la pointe des pieds, a refermé la porte de la chambre doucement et a mis un doigt sur ses lèvres :

—Chuuut !n’y va pas !

Mathieu n’est pas allé chercher le docteur, la police est arrivée quand sa mère était déjà morte. Le père a fait dix-huit mois de prison . Il avait rendu son fils complice du meurtre de sa mère.

Les enfants ont été amenés à l’hôpital, là, personne ne leur a rien demandé sur ce qui s’était passé, personne ne les a consolés ni ne leur a parlé. Mathieu regrette qu’on ne lui ait rien demandé. Vraiment il le regrette. Il ne se souvient pas qu’une infirmière soit venue pour leur dire un mot gentil, pour leur parler. Ils étaient là tous les sept, ils ont été séparés, lui s’est retrouvé dans une ferme où il travaillait. La fermière était assez gentille, il y avait un autre garçon qui était là avec sa petite sœur.  Il se souvient qu’il allait marcher dans la campagne et qu’il criait, qu’il cherchait à voir sa mère dans les nuages.

Un jour à l’école la maitresse avait fait préparer des cadeaux aux enfants pour la fête des mères. Ne sachant quoi faire, Mathieu est allé remettre le cadeau à la maitresse, les autres enfants ont ri.

Son père, à la fin de sa peine, l’a repris pour le mettre dans un internat où on préparait les jeunes garçons à un métier. Il a obtenu un C.A.P. d’électricien. Ensuite il a commis quelques vols que son père lui indiquait souvent, il s'agissait de l'entreprise où son père travaillait. Le père était au courant de l’endroit où Mathieu enterrait le matériel volé.

Ensuite Mathieu s'est marié mais cela n'a duré que quelques années.

-Après mon divorce, je savais que je serais détruit si je retournais vers mon père,  je savais que j’étais fini.

En parlant il lève les deux bras en même temps, il les fait retomber, ses gestes sont toujours inachevés et ses mains très peu mobiles. Il rejette souvent la tête en arrière avant de dire sa colère.

Rien ne change dans son visage quand il me regarde : au bout d’un moment quand il sourit le changement commence par les côtés de la bouche, comme les enfants il sourit en montrant largement les dents. Il ne sait pas rapprocher les lèvres, ce qui donne à la fois de la maladresse et du charme à son sourire.

Au début il regardait de côté, par méfiance mais aussi dans un souci de réserve, craignant peut-être aussi que je ne devine ce qu’il pense : il détourne le regard pour toutes ces raisons.

Il se met à rire quelquefois pour se moquer de moi, il rit aussi quand je reprends certains mots qu’il a dits.Son visage, son allure ont quelque chose d’accablé comme s'il était écrasé par un rocher, il ne fait aucun effort pour être autrement ce qui accentue le caractère massif de sa silhouette. Il ne modifie pas l’expression de son visage quand il entend un bruit inhabituel. Il effectue une torsion de la tête en même temps que du buste pour s'orienter vers l'origine du bruit. Son regard est fixe, il a l’air d’attendre avec ennui que j’aie  fini de parler mais en réalité il se souvient de tout : c’est enregistré, il ne laisse rien perdre parce que c’est dans sa nature d’être complètement tourné vers l’autre, de faire attention à ce qu'il dit et de vérifier aussi en quoi on le trompe.

Mathieu a une voix éraillée mais ne parle pas fort, ce qui aide à supporter ce qu’il dit, toujours avec rage. Il est rare qu’il parle sans s'indigner ou se défendre d'une accusation injuste.

Il n’a aucune indulgence pour lui-même, même s’il passe son temps à dire que les autres sont des salauds. Il le dit en détournant le regard . Il baisse la tête comme un taureau qui va foncer… il ne parle que des autres, il ne parlera que d’eux.  Je suis ces autres et en même temps je suis aussi quelqu’un qui sait faire la différence entre ce qu’il a fait et ce qu’il est. Il doit se dire souvent: celle-là aussi va me laisser tomber! c’est  ce qui s'est passé, je l’ai laissé tomber par la suite en allant travailler dans une autre maison d’arrêt.

Il répête :

-Plus le temps passe, plus je fais le  mal, plus je me comporte comme une bête. On en aura marre et on oubliera que je suis pas comme lui, mon père. J’étais gentil et je suis devenu pire qu’une bête!

Avec les autres il jouit de voir que sa vie fait naufrage, que bientôt il n’aura même plus de passé: on aura tout oublié et son enfance, son drame ne feront plus l’équilibre avec ce qu’il a fait. Il dit, ulcéré, de son avocat : "je le savais bien : il  vient jamais lui non plus, il s’en fout pas mal !"

Il sait qu'il n'est pas comme son père, mais bientôt on ne fera plus de différence et on en arrivera à dire : " mais de quoi il se plaint, Mathieu, il est pire que lui "!

Il est là, il se débat, il sait qu'il propose aux autres cette tentation, il sait que maintenant déjà c’est acquis, les autres ne se donnent plus la peine de faire la différence.

"Le juge c’est fini, il m’a jugé, il pense que je suis un pervers."

-Je ne dis rien au juge, je voudrais qu’il se rende compte par lui-même. J’ai  peur qu’il croie que je fais des comptes d’apothicaire, que je me justifie, je ne veux pas que ma peine soit raccourcie, je m’en fiche complètement, j’accepte la perpétuité pourvu qu'au  procès on parle de ce qui est arrivé avec ma mère, même vingt et un ans après.

Il va en prison pour que la justice soit là au milieu et que le procès de son père, sa faute, soit dite,  jugée, même si c’est par le biais de son procès à lui, Mathieu.

- Je veux que le juge écrive qu’il faut qu’on s’occupe de moi, que j’ai besoin de soins, que ce soit dit le jour du jugement et que ça fasse partie de la peine. Ca ne m’intéresse pas qu’on le dise à la sortie de prison comme la dernière fois, il a déjà fait dix ans de prison. Je veux y être obligé par mon jugement, que la justice, que le juge me donne le nom de la personne que  je devrai voir"

Mathieu veut que les deux soient confondus et équivalents, la sanction et le traitement .

"Je veux que la juge le dise le jour du jugement!"

Il me le repête  sans arrêt. C’était avant la période où les suivis médico- psychologiques sont devenus obligatoires et inscrits dans la loi.

Il bouge sur sa chaise, on dirait qu’il est enchainé, je me garde bien de dire quelque chose comme : la dernière fois la juge attendait que vous décidiez par vous-même de vous faire soigner ! Mathieu dirait :

—Nan !

Il dit toujours un non très ouvert, rageur.

- Ils s’en foutent, ils vous foutent là dedans et après ils vous laissent tomber. Je veux qu’on m’y oblige. Non, jamais je ne pourrais, il faut qu’il y ait quelqu’un là, il se baisse comme pour  regarder un petit enfant ou une fleur: il me faut quelqu’un à côté de moi, vivre avec quelqu’un. Moi je suis comme ça.

— En retournant chez mon père après ma peine précédente, je savais que j’étais foutu. Je savais que ce serait encore la bagarre, les cris, qu’il me dirait: t'es un bon à rien ! Il mime son père, on dirait un patriarche, cette fois-ci il lève un seul bras. Quand il prend la voix de son père, elle est éraillée, méprisante et il se tourne vers la fenêtre.

—Jamais j’ai osé m’opposer à lui, on dirait que j’aime souffrir, on dirait que j’aime faire ce qu’il veut, il me tient dans sa main .Il est dur, je ne peux pas le lui dire … des fois quand il a l’air de dire qu’il a été une victime, je lui dis : laissons les morts reposer en paix. Les mots tombent, il comprend. Il sait ce que je veux dire et il s’arrête.

Mathieu pointe un doigt vers le sol comme s’il disait à un chien : au pied !

Cette fois –ci, au jugement, on va dire qu’il est pire que son père et rien ne prouvera plus le contraire. Le père qui a fait de son fils l’allié de son crime traite celui-ci avec dégoût et mépris, on le plaindra d'avoir un fils pareil.

Mathieu est le seul de la famille, avec son père, à avoir fait de la prison.

Il a parlé des faits passés au juge qui lui a dit que tout ça c’est de la vieille histoire, que ce n’est pas son père qu’on juge mais lui et qu’il cherche à s’excuser, ce qui est faux.

Un homme, dont il me parlait souvent, Frédéric, l’avait pris en mains à sa sortie de prison la fois précédente.

Mathieu décrit toujours avec précision ceux dont il me parle, il décrit leur apparence physique, leur allure, me parle de la vie qu’ils ont eue, du lien qui l’unit à eux et poursuit par ailleurs une réflexion sur eux qui est sensible et les rend vivants. Il est à la fois distant et complètement proche, très attentif . Ils sont toujours présents dans un monde animé qui l’occupe sans arrêt.

Mathieu parait en rage, il se tasse sur sa chaise :

- Frédéric était dur, Mathieu avance la mâchoire, il serre les poings: c’est un homme costaud, il est très riche, toujours élégant, habitué à dominer, il lui suffit d’un regard, d’un geste…  il me disait :

- Ca va? d’un ton qui faisait que je ne pouvais pas dire que ça n’allait pas.

  Je  gardais une maison qu’il avait, il y venait très rarement, mais j’étais seul, il  se rendait pas compte comme j’étais seul, je devais être entré à dix heures du soir. Une fois, on était en voiture, Frédéric m’a dit à propos de mon incarcération précédente :

—Le passé est oublié, on tire un trait dessus! on n’en parle plus !

Quelque temps après il m’a dit :

—C’est quand même pas bien ce que tu as fait !

Il me présentait comme son secrétaire, son chauffeur, son bras droit, son garde du corps . Des fois quand il me demandait un trajet nouveau, je faisais le trajet dans la nuit pour ne pas me tromper, au matin je le conduisais et ça allait.

—Un jour il est venu dans l’appartement et il m’a demandé un thé : je me suis dit qu’il me prenait pour son domestique et j’ai fait un thé tellement fort qu’il était imbuvable, il n’a rien dit mais il n’en a plus jamais redemandé. Je ne pouvais pas lui dire non, c’était impossible!

Il bouge vigoureusement la tête dans tous les sens, il a l’air d'être enchainé .

—J’aurais fait n’importe quoi pour lui, n’importe quoi .Il croit qu’on peut tout acheter avec son argent.  

Il me disait :

-Tu vas pas chez ton père ! moi j’y allais en cachette . Il me disait: - Qu’est ce que tu as fait hier soir?

Il voulait me caser, me disait ce que je devais faire, il voulait que je fréquente telle femme, il me disait : ça serait bien pour toi !

—On aurait dit que j’étais sa chose, alors je le trompais, pas directement, en douce. Je ne pouvais pas l’affronter directement. C’est une force, cet homme là, il comprend pas les choses, il tranche, c’est comme ça et pas autrement! Il a eu une vie difficile et il s’en est sorti. Je le respecte.

-Qu’est-ce que je pouvais faire en face de lui… je pouvais rien faire. C’est pire que mon père parce que mon père avec le temps j’ai trouvé des biais, et puis à un certain moment il a eu peur de moi parce que j’étais devenu plus costaud que lui, alors c’était plus facile avec lui, pas comme avec Frédéric que j'admirais. Cet homme il utilise les gens, il les fait travailler. Il est impressionnant. Mathieu lève les yeux et les bras dans un geste de prière : je suis comme un enfant devant lui !

A la suite d’une confrontation avec Frédéric, Mathieu est arrivé désespéré: il attendait beaucoup de cette rencontre avec lui devant le juge.

-Frédéric a dit : après tout ce que j’ai fait pour toi… 

   Le juge m’a condamné d’avance.

Mathieu dit souvent comment il aurait fallu que les autres soient  pour qu’il s’en sorte.

—Ma violence elle sort pas si on me parle : si on m’écrase, si on me roule, je deviens une bête.

Mathieu dit que rien ne remplace les premiers personnages de la vie, qu’il ne peut pas envisager de poursuivre sans qu’il y ait quelqu’un qui lui donne ce qu’il n’a pas eu, ce dont il a manqué. Il est persuadé que ce dont on a manqué peut se remplacer, se vivre de façon différée et vous transformer.

C’est incroyable mais une femme a tenu cette place quelque temps. Il me dit: 

—A la suite de ma deuxième incarcération, j’habitais chez Annette  qui est mariée, elle m’a hébergé comme si j’étais son fils. J’étais heureux, je vivais avec son mari et elle, je savais qu’elle était à côté, j’avais une famille. Une fois j’ai eu l’impression qu’elle m’avait trahi. Ils ne m’ont pas emmené avec eux à une fête de famille : Ou on donne tout ou on donne rien ! Je faisais partie de la famille ou j’en faisais pas partie, c’est comme ça !

  —Elle continue à venir me voir et je l’aime beaucoup, jamais j’oublierai ce qu’elle a fait pour moi.

Je n’ai pas été informée de la peine de Mathieu, j’ai interrompu mon travail dans cette prison plusieurs mois avant qu’il soit jugé. Il m’a écrit et envoyé une carte qui représentait une lithographie de Daumier, remarquablement reproduite au crayon, cette carte représentait un chien au poil hérissé qui cherchait à mordre.  

 

JUAN-LUIS

Dans la même prison  j'ai rencontré Juan-Luis, militant, d'une vitalité inaltérable, il s'était préparé à la vie en prison qui était pour lui un risque calculé et me dit :

-Le matin même de mon incarcération j’avais déjà mon programme … apprendre une langue, parler avec les autres, écrire, passer des examens.

C’est un homme très organisé. Il adore par ailleurs parler, s’informer, connait tout le monde et accepte toutes les opinions, les discute sans préjugés. Il m’a dit faire tous les soirs un bilan rigoureux de sa journée, de ses réactions, des incidents, des conversations. Il est très attentif également à ce qu’il lit et en fait une analyse approfondie, quelquefois ennuyeuse mais ses qualités d'observation sont inépuisables.

Son compagnon de cellule qui avait été condamné à une peine importante la veille, s'est placé derrière lui et a entamé un geste meurtrier à son égard qu'il a heureusement interrompu.

Juan - Luis a demandé à changer de cellule sans en donner la raison à la pénitentiaire.

Quand un service médico-psychologique régional a été crée dans cette prison, l'équipe inexpérimentée et sur la défensive voulait fonctionner sur le modèle de l'hôpital, et a rejeté totalement les trois membres de l'antenne toxicomanies dont je faisais partie, j'ai trouvé un poste dans une autre prison plus importante, toujours dans la région parisienne où j'ai retrouvé la psychiatre responsable rencontrée dans la première prison qui  n'était ni moralisatrice ni sectaire.  

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