En prison, la parole est matière | Monsieur B

MONSIEUR B.

 

Je ne peux pas évoquer la prison et la force de la parole sans évoquer monsieur B. que je rencontre chaque semaine. Lui ne modifie pas l'espace de la prison , il possède totalement sa parole qui interprète  la réalité.

Il ne cherche désespérément qu'à poursuivre son récit comparable à un fil tendu qu'il veut reprendre à chaque rencontre au point exact où il l'a laissé.

Monsieur B. lui, est un des personnages les plus remarquables que j'ai rencontré, sa construction des faits, très détaillée est sous-tendue par une interprétation délirante, il  n'est jamais préoccupé de savoir si je dissocie en l'écoutant le criminel et  le sujet qu'il est, il y est tout à fait indifférent. Il  a situé d'emblée un regard sur lui et ne s'en occupe plus, il le place dans ses phrases  qui s'enchainent.

Incarcéré depuis deux ans il va être jugé dans trois mois. Monsieur B est très mince, grand, il a de l'allure. Sa parole, invincible, balaie cet endroit. Il met entre parenthèses les surveillants, tous les bruits de l'infirmerie où nous nous trouvons et veut absolument arriver au terme de son récit, malgré son procès qui va avoir lieu, malgré moi qui de temps en temps fais des remarques ou lui pose des questions qui le ralentissent: il veut me décrire le plus rigoureusement possible comment les faits se sont enchainés depuis le début pour conduire au drame. Il a tué un homme. 

- Madame, madame, écoutez moi, c’est très important, c’est capital, vous ne comprendrez jamais rien à l’histoire si vous ne tenez pas compte de cet élément qui est,  je vous le dis et je vous le répète, la clef de voûte, en tous cas une des clefs pour comprendre, elle soutient tout l’ensemble:

J'ai été victime d'un complot!  On ne peut rien comprendre sans ça. Alors je vous resitue les choses, visualisez les bien ! vous les voyez, hein, vous avez d’un côté mon père, cette ordure, dans sa chambre, replié toute la journée, ne sortant que pour aller chez son beau-frère, changeant de vêtements, à la maison il faisait tout pour être répugnant, j’ai envie de cracher quand j’y pense !.. Avec son regard tordu ! Je crache. Il cherchait à nous apitoyer, madame, cet erzatz  de merde, cette raclure, il nous a affamés et il allait faire le beau avec des vêtements de luxe! Il donnait à ses frères l’argent qui aurait dû servir à nourrir ses enfants... mes deux petits frères, madame, sont allés à l’hôpital pour malnutrition, retenez bien ça, il n’avait pas pitié de nous, ses enfants, il n’avait pas pitié !…pourtant il avait des aides, des allocations, que sais-je…. Il avait deux vies : celle de la  maison où il nous dégoûtait, il nous méprisait, nous haïssait et celle de ses frères et soeurs. Oui madame, il nous méprisait, il se terrait dans sa chambre dans laquelle je n’étais jamais entré, son taudis dans lequel des années après j’ai vu qu’il y avait des tas d’ustensiles électriques empilés : Devinez !.. He oui, il les vendait quand il allait à Tanger-la famille était originaire de cette ville- il faisait du trafic !

- Il y avait de la haine, madame, dans cette maison, de la haine, retenez bien ça. On était maudits. On était maigres, on était malheureux, ma pauvre mère, elle, avait été maudite par les parents de mon père qui étaient terribles. Depuis notre naissance on est victimes de la haine, madame! il y avait une sorte de fatalité qui pesait sur nous et je vais vous expliquer jusqu’où c’est allé et comment mon père a voulu me tuer, comment au cours d’un complot, ils ont voulu lui et ses cousins, me tuer. Quand j’y pense! … il contient son souffle à grand peine et se reprend : Je veux aller jusqu’au bout !...

- Le docteur C. que je voyais régulièrement jusqu'à ce qu'elle parte ne croyait pas au complot, elle me disait : ce qui me préoccupe c’est que vous ne recommenciez pas! bien sûr je la comprends, elle a un grand respect de la vie, c’est normal. Elle disait que j’interprétais les choses, elle a parlé de paranoïa, de je ne sais quoi encore… pour moi ma vie est finie, je ne fais que survivre, je survis, la peine que j’aurai m’est complètement égale. Pour moi c’est déjà  fini depuis longtemps.

La semaine suivante il entre d’un pas pressé, affairé et dit avant même de s’assoir :

- On en était où déjà ?il se souvient: "Ah oui, comment j’ai fait l’objet d’un  lavage de cerveau…oui, j’ai fait l’objet d’un lavage de cerveau… à partir du moment où j’ai voulu parler à mon père on a commencé à avoir peur de moi, c’est là que ça a été le commencement de la fin mais il faut que je vous raconte les faits chronologiquement, autrement on ne comprend pas.

- Tout  a changé quand ma mère un jour s’est mise à travailler, tout a changé, mon père a compris qu’il ne pouvait plus faire la pluie et le beau temps ni coucher avec elle quand il voulait. Il a commencé à mener une sorte de double vie, il dormait là et il passait ses journées chez sa sœur et son beau - frère .

- Voilà, on le voyait passer dans sa vieille robe de chambre, avec son turban, il le faisait exprès, madame, de nous dégoûter. Mes frères et ma soeur quand ils parlaient de lui , ils disaient : booouh… quelle horreur !

On était dégoûtés tous les quatre… mais attendez, vous allez comprendre comment les choses se sont arrangées, enchainées, vous allez voir...

-Je veux leur expliquer le jour du jugement qu’il y a eu un complot et dans quel état j’étais pendant deux ans après le lavage de cerveau. Le dernier jour, madame, j’ai été trouver mon père …

 

Monsieur B, dit à chaque instant: madame, madame! il a l'habitude de ramener à lui l'attention de la personne à qui il parle. La parole de monsieur B est une véritable incantation que je ne peux pas oublier et je n'ai jamais eu besoin de noter ce qu'il dit que j'ai un peu transformé.

 

 

Deux surveillants se trouvent en permanence à l’infirmerie de ce bâtiment: Daniel,  le plus ancien des deux et le plus bourru, attend depuis neuf ans d’être muté en Bretagne où il est né.

Pour écarter tout risque de trouble, Daniel fait descendre très peu de détenus en même temps à l’infirmerie, il les garde enfermés dans la salle d’attente, ne parle pas avec eux dans les couloirs et leur désigne du doigt l’épais trait bleu peint sur le sol en travers de la porte du bureau que partagent infirmières et surveillants . Ce bureau commun était une chose impensable là où j’avais déjà travaillé mais cette prison là, même si elle est plus moderne sous certains aspects, avait gardé certaines habitudes qui ont disparu depuis.

Le mardi suivant j'essaie de parler  avec monsieur B de son jugement, qui doit commencer huit jours plus tard. Il ne s'y intéresse pas, occupé à progresser dans son récit.

J'ai revu monsieur B quinze jours après , entretemps il avait été jugé et condamné à dix-neuf ans:

- Mon père  n’est pas venu au procès, je le savais, il a écrit une lettre, il a dit que tout ça c’est la faute de ma mère mais que je méritais d’être puni pour ce que j’ai fait. Même ma sœur ainée qui vit au Maroc, que je ne connais pratiquement pas, a dit que c’était de la faute de mon père.

-On a dit de moi que j’étais… attachant!  il lâche le mot avec une moue dégoûtée. Il regarde la table, il est pressé de poursuivre son récit et mes questions le retardent. Son intérêt se ranime pourtant un instant.

-On a été étonné du niveau de français de mes frères et de ma sœur, on a dit que c’était grâce à moi.

Le jugement s'est passé à peu près comme vous le souhaitiez ?

- Oui, C’est-à-dire que non, on ne m’a pas laissé parler, dire le lavage de cerveau. Mais il en a été question, bien sûr, c’est le président qui l’a évoqué mais il a sauté des étapes. Tout ne pouvait pas être dit,bien sûr.

Il réfléchit :

- Il m’a quand même tendu la perche, il m’a dit à un moment donné : qu’est-ce que vous diriez maintenant à la famille de la victime?  j’ai dit : mais j’ai rien à leur dire, je leur ai écrit plusieurs fois pour m’expliquer et pour m’excuser de la souffrance que je leur ai fait subir. Là, tout a été dit : j’ai pas compris que le président voulait que je m’excuse, là, de vive voix, devant tout le monde. Même mon frère est venu vers moi, il m’a demandé pardon… j’avais les boules, j’ai pas supporté et je lui ai dit : barre-toi ! J’ai eu tort.

Je pense que ma vie est terminée : qu’est-ce que vous voulez que je fasse, vous me voyez à quarante balais demander du travail, je suis tout juste bon à fumer un joint avec des petits jeunes comme je le faisais avant .

Pressé, il me dit :

-Mais on en était où déjà ? vous vous rappelez,  j’étais arrivé chez le cousin de mon père qui, pour la première fois m’avait téléphoné alors que je l’avais chaque fois supplié, que je l’appelais tous les jours, jamais il n’avait daigné me répondre. Vous  vous  souvenez qu’à un moment donné j’étais obsédé par la peur qu’il se passe quelque chose de terrible chez nous…

Le mardi suivant Monsieur B. arrive en sautillant, ironique, avec un grand sourire, comme il le fait souvent. Il est soulagé de retrouver l'endroit où il parle .  Avant de commencer , il précise pourtant, préoccupé :

-J’ai appris que je ne pourrai pas choisir l’endroit où je serai transféré, le chef m’a ri au nez quand je lui ai parlé de rapprochement familial étant donné l’importance de ma peine. Je vais aller en centrale. C’est à Fresnes que ça va se décider.

Il quitte son air préoccupé: Vous voulez que je continue?

Il se lance :

-C’est très important pour comprendre ce qui s’est passé avec mon cousin et pour comprendre toute l'histoire. J’étais préoccupé en arrivant chez lui par…

On  dirait qu’aucun jugement n’a eu lieu alors qu’il s’est terminé quatre jours plus tôt. Au début de l’entretien je croyais que l’intérêt qu’il prenait à son récit aurait diminué mais il semble aussi déterminé qu’avant le jugement à le poursuivre. A la fin de l'entretien il est sorti du bureau en sautillant joyeusement et il a dit à Daniel, le surveillant bourru, en riant aux éclats : j’ai parlé de sexualité !  Le surveillant, croisant mon regard, a pris l’expression accablée de quelqu’un à qui on ne la fait pas.

La semaine suivante, j’ai dû faire attendre B. quelques minutes pour répondre au téléphone. Le surveillant l’a remis en cellule d’attente et j’ai entendu un cri particulier, un cri très puissant d’expulsion d’énergie. Le surveillant l’a grondé comme un enfant, d’un ton froid, mondain qui ne pouvait que déclencher le fou-rire:

Allons, B. vous vous croyez où ? .. 

B. n’a rien répondu, je l’imaginais tout à fait effaçant radicalement le surveillant. Il est entré dans le bureau et s'est assis,  je l’ai laissé seul un instant.  Il avait  enroulé le foulard qu'il portait en turban autour de sa tête. En même temps qu'il parlait, les pointes du foulard s'agitaient devant ses yeux,  donnant l’impression qu’il avait un abat-jour sur la tête. J’ai très vite eu le fou-rire,  il a ri également et l’a enlevé:

Il s’était rasé la tête. Jusque là il avait les cheveux très longs, à la Rasta. Est-ce que le fait de se raser la tête avait un rapport avec son jugement? Il m'a dit du bout des lèvres :

--Non, pourquoi? Je  me suis plusieurs fois rasé la tête, là je voulais me couper un peu les cheveux et puis je me suis dit… il  fait un  geste large :

- Allez… j’enlève tout !

 

Ce sujet ne l’intéresse pas, il a hâte de revenir à la suite de son histoire et ne me répond que si ce que je dis a trait à son récit.

 

J’adhère à ses remarques quand elles se rapportent à la situation de parias que lui, sa mère et ses frères et sœurs occupaient dans l’ensemble de la famille jusqu’à ce que B.  bouscule cette famille en se rappelant à elle de façon spectaculaire et inquiétante.

Son cousin lui a demandé de venir, le sentant  vraiment à bout, il l’a réalisé trop tard malgré les coups de téléphone  de B.

Il rejette mes suggestions :

—Mais madame, vous vous trompez complètement, vous ne vous rendez pas compte que c’est parce que j’avais parlé du fait que (...)  son ton est celui de quelqu’un qui verse au dossier une pièce capitale : il martèle une évidence en scandant d’un mouvement de  main agacé:

-Ca, il faut bien le comprendre, mon cousin savait qu’il était normal que je réagisse comme ça, ça ne pouvait pas passer du point de vue de la religion !

Il poursuit :

- mon cousin m'a téléphoné pour me dire: viens, tu pourras te reposer, rencontrer toute la famille et rencontrer un bon psychiatre!...  hé bien j’ai rencontré tout le monde! il précise négligemment : le psychiatre aussi. C’était incroyable, tout le monde est venu, m’a invité.…avant j’étais la brebis galeuse de la famille, le drogué, le hippy avec mes cheveux longs, le bon à rien, la bête noire à éviter et  brusquement tout le monde s’est mis à m’entourer, à me fêter !

Ravi, il me regarde fixement, pour lui je ne mesure pas assez ce qui s’est produit pendant ces quinze jours.

Je me demande surtout comment ils ont fait tous pour le supporter.

 

—Ma cousine, alors qu’elle n'avait jamais adressé la parole à ma mère lui a téléphoné et mon cousin lui a offert un petit tapis de prière qui ne pouvait que l'enchanter  : il l’avait ramené de la Mecque,  il n’est pas hadj, il n’est pas allé à la Mecque pendant la période consacrée… ils se sont mis à téléphoner, à… offrir … vous vous rendez compte, les chiens ! Il se mord le poing, ébauche le geste de taper sur la table et s’arrête, à la fois d’indignation et de satisfaction à découvrir de quoi nourrir son argumentation. 

—Non… non... madame, vous vous trompez, ils n’avaient en tête que d’empêcher que je me rende compte…ils ne m’ont fêté, bichonné,  etc … que pour m’endormir, me supprimer . Ils ont essayé de me tuer, madame! Son ton  est suppliant.

Comprenez le! c’était un complot!

Sans transition, il tire un trait d'une voix neutre:

—Mon cousin a fini par me virer alors je suis parti, je suis immédiatement retourné chez moi pour demander des explications à mon père …

J’ai téléphoné à mon cousin Farid qui m’a dit : ton père est à l’hôpital.

-J’étais content comme tout que mon père soit à l’hôpital, on allait le soigner! J’ai téléphoné au médecin qui m’avait soigné avant que je parte chez mon cousin, vous vous souvenez, et qui était très bien, qui m’avait dit: les plus fous ne sont pas ceux qu’on croit ! j’étais content , mon père allait être soigné ! Je suis allé à l’hôpital…

J'ai entrecoupé son récit. Monsieur B. n’a pas pu aller jusqu’au bout il a été transféré avant et je n'ai jamais su comment il avait tué ce cousin de dix années plus agé que lui , son récit ne semblait pas préparer cet acte là précisément.

Le souvenir de monsieur B est resté intact dans ma mémoire et je me souviens du nom de sa ville, j’ai pensé souvent demander de ses nouvelles à sa mère mais je ne l’ai pas fait. En partant il a laissé à l'infirmerie pour qu'on me le remette un livre sur le communisme . Il représente l'extrême de cette parole qui traverse la prison et sa force tragique, pour moi inoubliable.

 

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