En prison, la parole est matière | Monsieur Barrois - Adrien

MONSIEUR BARROIS

Beaucoup sont confondus très longtemps avec leur victime comme monsieur Barrois et Adrien.

L'acte de monsieur Barrois l'a isolé de la prison, il n'a fait que s'y déplacer comme une ombre: pendant des mois il n'était pas là et acceptait tout ce qu'on lui proposait : le ramassage des poubelles et d'autres travaux aussi peu attrayants. Il n'a pas prémédité son acte et il y a survécu malgré lui. 

 Il venait d'obtenir la preuve que sa femme avait une liaison, il s'en doutait depuis un certain temps, sa femme a réagi de façon désinvolte, provocatrice, à ses accusations. Il lui a porté un coup, a essayé ensuite de la ranimer et a couru demander de l’aide.

  Il parle beaucoup, très rapidement et ne me lâche pas du regard  mais ne me voit pas.

        —Je n’ai pas su réagir, si je l’avais mise dans ma voiture, je serais arrivé à temps à l’hôpital et ma femme aurait pu être sauvée, les secours ont tardé, ça a tenu à quelques minutes !

Il est décidé à préciser le maximum de choses pour ne pas rester dans la confusion qui l'habite en permanence, il espère chaque fois calmer les questions lancinantes qui le poursuivent tout au long de la semaine, il ne parle à personne, il a peur de devenir fou. A la fin de l‘entretien, quand il se lève il est envahi chaque fois par la panique et, près de la porte, se met à poser très vite des questions, des questions dont il écoute à peine la réponse. J’essaie de le rassurer.

Monsieur Barrois ne se reconnait plus, son regard fixe est déroutant, il cherche un reflet de ce qu’il est, de ce qu’il a été.

Ses pensées sont dans un désordre complet, je me reproche de trop le laisser raconter. Il s’accroche à moi pendant qu'il est là dans ce bureau mais il devra effectuer une conversion douloureuse dès qu'il aura franchi la porte, il va vaciller dès qu’il sera dans le couloir.

  Il n’a plus d’espoir. Il n’arrivera pas à tenir et je crains qu'il ne se suicide. Je le regarde s’éloigner et retourner vers sa bibliothèque: heureusement il est devenu bibliothécaire au bout d'un an. Il n’a aucune difficulté avec les jeunes qui « font la pression » pour venir y rencontrer leurs amis, faire leur business ou encore obtenir tel livre immédiatement, du moins il ne m’en a jamais parlé. Sans doute que son absence figée les dissuade, à moins que l'autre bibliothécaire, ils sont deux, ne se charge de régler toutes ces questions.

Il est tout à fait indifférent aux conditions matérielles de la prison,  jamais il n’en a dit un seul mot.

  Il a beaucoup de mal à imaginer ce que sa femme éprouvait, souhaitait,  pourtant ils étaient mariés depuis seize ans:

-Elle s’est enfoncée dans le mensonge et elle ne savait plus comment s’en sortir, alors elle me racontait des histoires.  Je travaillais trop, je suis même parti à l’étranger pour une période de deux mois juste avant, elle était moins prise par son travail que moi .

-Des amis l’ont influencée et lui ont fait faire des bêtises, d’ailleurs pendant l'enquête on a découvert qu’elle avait fait des dettes.

Monsieur Barrois veut avancer dans l’explication de ce qui l’a conduit à faire ce geste, il se rapproche de son acte mais ne le rejoint pas.

Au début il était tiré vers la mort, confondu avec sa victime. Au bout d'un an il a commencé à s’en séparer. Son acte lui est étranger, cela s’entend et produit un effet à la fois de pudeur et d’abandon d’entendre rapporter un événement - limite dont l’auteur ne sait pas grand-chose.

Quand j'écoute monsieur Barrois nous sommes pris dans la même humanité, lui n’a pas pu éviter son acte et pour toujours il sera en lui et l'accompagnera.

La démarche de l’anti- psychiatrie était d’accompagner le psychotique, de faire un voyage avec lui dans sa folie. Il est question avec un homme qui a commis un acte tragique de rester témoin de sa parole pendant que son acte se rapproche de lui, très partiellement, à travers les phases de l'instruction  de son procès.

L’acte de monsieur Barrois a fait de lui transitoirement un objet de justice et de prison, il lui a fallu beaucoup de temps pour admettre qu’il pourra vivre de nouveau à l’extérieur, retrouver son travail qu’il aime, élever ses enfants, penser librement de nouveau.

Il a réussi à sortir de son état de perplexité et a entrepris  des démarches concernant ses enfants, elles ont abouti rapidement grâce à une assistante sociale très remarquable, ils ont été confiés à sa famille de nouveau.

Par la suite son jugement s’est bien passé et il a pu reprendre son travail mais il ne pourra jamais se défaire de la prison, alors même qu'il paraissait en être absent pendant qu'il s'y trouvait.

Il disait qu'on ne peut aimer qu'une seule fois dans sa vie.

 

ADRIEN

Je  rencontre toujours Adrien après l'atelier, il ne pense pas pour l’instant au jugement. Il a tué Daniel, un ami qu'il aimait beaucoup. Depuis qu'il est incarcéré il est dans une sorte de confusion avec sa victime dont il a du mal à s'extraire.

Il n'a pas envie de vivre mais dit qu'il continuera malgré tout :

        -Je vivrai jusqu’au jugement pour « comprendre et  affronter la famille de Daniel»  reprenant les termes des avocats et du juge. Par ailleurs sa mère a un cancer et le soutient, pour elle il ne peut pas abandonner .

Le beau visage d'Adrien est figé et triste, il est toujours soigné et  ne vient jamais à l'infirmerie en vêtement de travail.

Il parle de Daniel:

—Je voulais le persuader de partir avec moi faire une cure de désintoxication et Daniel m’a  d'abord dit oui, ensuite il a dit non, il hésitait. Il était influencé par Antoine qui lui fournissait toute la dope qu’il voulait, il le dominait. Daniel était influençable. J’allais le relancer, je revenais souvent. Sa femme était d’accord avec moi, elle voulait qu’il parte. Ca m’aurait aidé moi aussi qu’on parte tous les deux dans le sud, j’avais du mal à me décider à partir tout seul, j 'y arrivais pas.

Adrien parait indifférent mais il me dit qu'il est sans arrêt angoissé, il décrit son acte avec détachement comme s’il était mort lui aussi.  Quand il revient sur son ami, sa voix change, il parle de sa victime avec affection, ils partagent le même sort : ils sont morts tous les deux ou bien ils sont encore ensemble et Adrien parle de Daniel comme d’une part de lui-même.

Adrien est à la fois paisible et lent.  Quand il parle d’un abus ou d’une violence dont il a été victime, lui et son agresseur se confondent. Sa femme depuis qu’il est incarcéré fait des témoignages faux qui l’accablent alors qu’ils sont séparés depuis longtemps, elle empêche son fils de lui écrire et de venir le voir. Chaque fois qu'il dénie l'hostilité, la violence qui sous-tend une relation j'ai l'impression qu'un plancher qui pourrait le soutenir s'effondre.  Il parle d’elle comme d’une enfant pour qui il a de la tendresse,  elle est pourtant animée sans relâche du désir de lui nuire.

Il a eu la peine qu'il avait prévue, dix ans, et l'a bien acceptée. 

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