En prison, la parole est matière | Monsieur Claude

MONSIEUR CLAUDE

 

Lui aussi est façonné par la prison mais il n'y a chez lui aucun désespoir évident. Le chef de détention et le directeur m'ont demandé de ne pas le voir  chaque semaine.

Lui n'a tué personne mais a commis un enlèvement , une séquestration, par ailleurs il s'est évadé en prenant des otages.  Il est en isolement au quatrième,  je le rencontre tous les quinze jours dans une cellule qui sert de bureau: vide, toute blanche, très propre, on dirait une cabine de bateau en métal . Le son y résonne. Une table et une chaise sont placées sur une petite plateforme en ciment peint en blanc .

Monsieur Claude, lui, ne met pas l'espace en mouvement en parlant comme Vittorio mais évoque l'adversaire  qui le persécute sans cesse. Il lutte à pied à pied, veut se préserver des moindres empiètements de la prison sur lui, n'accepte que ceux qui sont inévitables et tend à se constituer lui-même en institution opposée à la prison. Il y est aidé par sa situation d'isolé.

      Parler est un des moyens qui l'aide à lutter, une discipline: parler à un témoin diminue le pouvoir de ses ennemis et l'aide à se protéger de la confusion. C'est aussi un plaisir pour lui, c'est ce qu'il dit.

Comme il est incarcéré dans un bâtiment où il n'y a pas de quartier d'isolement aménagé, monsieur Claude ne rencontre jamais d’autre détenu, pas même pendant les promenades.

Il supporte de plus en plus mal sa situation dans cette prison là même s'il a déjà fait dans le passé plusieurs années d’isolement. Il a encore des années de prison à faire, il était dans une centrale où il avait une vie sociale :

- Je rêve d'y retourner, je faisais de l'électricité et de la mécanique, je réfléchissais aux modifications à apporter au fonctionnement de tel ou tel appareil, j'adorais ça!

Là, il est privé de toute activité, il rédige son courrier et il lit. L’encadrement pénitentiaire se méfie de lui comme de tous ceux qui ont essayé de  s'évader . De plus il est très procédurier et ne laisse rien passer. Il envoie de multiples courriers aux autorités judiciaires, à la direction de la prison et les harcèle. Comme tous les détenus incarcérés depuis des années, il connaît très bien ses droits . L'encadrement le déteste parce qu’il est hautain, n’oublie jamais son statut de détenu particulier s’opposant à la prison et à tous ceux qui y travaillent. Son physique et son allure sont vraiment remarquables, sa beauté me frappe, il n'est absolument pas dégradé par la prison qui n'a pas pas non plus altéré sa vivacité d’esprit. Il lit des magazines scientifiques, jamais de romans. Il a pris la télévision dans cette prison mais avant il ne la prenait pas et il ne regarde que des documentaires, des magazines d'information, jamais d'œuvres de fiction.

Il parle avec froideur, avec détachement : il évalue tous les éléments en présence avant de faire une démarche.

En prison il faut toujours envisager le pire parce qu'il  y a évidemment le point limite, le point d’usure de l'encadrement qu’il a du mal à évaluer même s'il y arrive souvent.

Monsieur Claude parle de façon très convaincante de ses plaintes contre la prison, des parloirs prolongés qu'on refuse souvent de lui accorder alors que sa famille vient le voir de loin. Il sait qu’il faut toujours recommencer ses démarches, que rien n'est acquis. S'il arrive à séparer les éléments en jeu dans chaque situation il ne sait jamais comment ces différents éléments vont s’agencer .

- Quand je me réveille le matin j'ai mon programme, je sais ce que j'ai à faire, j'ai telle lettre à écrire, telle réponse à étudier,  à aucun moment je ne m’allonge sur mon lit ni même ne m’y assoie.

Il n’a pas de trou de mémoire, ne cherche pas ses mots et ne tourne pas ses phrases maladroitement, n'y introduit pas de terme  approximatif, ce qui arrive à n’importe quel détenu après quelques mois de détention, encore plus souvent chez ceux qui sont incarcérés depuis longtemps, au point qu'ils disent tous qu'ils ont perdu leurs facultés intellectuelles, leur mémoire et se demandent s'ils vont les retrouver.

Il me dit pourtant qu'il s’entend parler, c’est seulement après trois ou même cinq mois de retour en détention normale qu’il peut parler sans que sa voix lui revienne en écho. Les détenus isolés et les autres détenus restés seuls assez longtemps en cellule connaissent tous ce phénomène d’écho.

Si en prison il passe son temps à provoquer l'encadrement pénitentiaire et à élaborer des stratégies, il se reproche dans la vie du dehors de n'avoir jamais réfléchi avant d’agir, d’être incapable de prévoir ce qui va se passer:

—Je suis exactement comme mon père, je le comprends de ne plus vouloir entendre parler de moi.  

Je suis traversée fugitivement par la représentation de fils qui sont le double de leur père. 

—Il n’a plus jamais parlé de moi depuis qu’on m’a arrêté, il sait seulement que ma mère vient me voir… il semble soudain un peu perdu: - je ne sais pas pourquoi, aujourd’hui j’ai eu un parloir et j’ai été  infernal.

 — Avec votre femme?

Agacé, il répond:

- Bien sûr ! Je ne peux pas m’empêcher de la repousser, de lui dire des choses affreuses, je lui fais des reproches pour n’importe quoi, un papier qu’elle n’a pas pu trouver, une démarche et après je m’en veux, elle fait vraiment tout ce qu’elle peut, elle vient chaque fois habiter là où je suis transféré et trouve du travail, elle est extraordinaire… avec ma mère ce n’est pas pareil. Ca me fait mal au cœur de la voir venir jusque là, à son âge! elle est malade et je ne peux même pas la serrer contre moi… vous vous rendez compte, quand on est en isolement, dans les parloirs où on est séparés par un petit mur large comme ça …cinquante centimètres… on peut juste se prendre les mains.  Elle est fatiguée, bientôt elle ne pourra plus venir!.. 

Je le vois depuis quelques semaines, il est souriant, toujours un peu moqueur, ne rate pas une occasion de m’asséner mon ignorance de la prison avec humour, exerce son jugement et me décrit des situations en parlant de son passé, de lui et des attitudes qu’il se reproche.

- J' aime bien parler avec une personne comme vous , certains ne parlent qu'à de belles femmes mais moi j'ai beaucoup de plaisir à parler avec quelqu'un comme vous, je parlais souvent des nuits entières avec des femmes, des amies . Je n'ai jamais dormi seul dehors, je n'aurais jamais supporté d'être seul pendant une nuit entière. 

Un mardi il a préparé un petit scénario pour se distraire: ce jour-là il est différent, son regard est éteint et ses yeux fatigués, il parle plus lentement, il sourit à peine en entrant et n’a pas son habituel air dégagé :

—J’en ai assez, je ne supporte plus cet isolement… il s'anime brusquement au souvenir d'un fait qui l'a heureusement surpris :

-Cette semaine il m’est arrivé quelque chose d'extra -ordinaire: l’autre jour le médecin est venu avec quatre ou cinq matons autour de lui, la porte était ouverte et je lui ai carrément tourné le dos, j’ai refusé de lui parler et il est parti". Il me prend à témoin : "comment on peut parler dans ces conditions !  C’est impossible!" Alors il s’est passé une chose extraordinaire: quelques heures après on m’a descendu à l’infirmerie et j’ai vu le médecin seul dans un bureau avec la porte fermée! Il rit, enchanté.

Il me demande ensuite si j’ai une cigarette. Je n’en ai pas.

     -  Vous fumez d’habitude? Il me dit que non, justement, mais que très rarement il en a besoin.

  -Est-ce que vous voulez que j’en demande une au surveillant?

- Si vous en connaissez un très bien, je suis d’accord mais ils vont se rendre compte que c’est pour moi et que je ne suis pas bien!

Je me lève et je vais demander à l’un des deux surveillants, l’autre s’est éloigné pour faire quelques pas dans le couloir.  

—C’est pour qui ?

—C’est pour moi.

Il appelle son collègue qui me donne la cigarette et me prête son briquet. Je reviens dans le bureau et pose la cigarette et le briquet sur la table . Je me demande à ce moment là si monsieur Claude a encore envie de fumer .
Il dit en me regardant :

  -  J’ai horreur du mensonge et je vous ai obligée à mentir!
 —  Je n’appellerais  pas ça un mensonge.

 — Si, vous avez dit que c’était pour vous !

Je suis étonnée de son insistance enfantine:

—Dans la prison où je travaillais avant, ce sont des choses qui se faisaient couramment. J’ai souvent vu un surveillant,  quand je me trouvais avec un détenu isolé qui n’était pas bien, frapper à la porte et entrer pour lui donner une cigarette.

—Ici, ce n’est pas la prison de A, c’est bien autre chose. Dans quatre jours, pas plus, mon avocat sera au courant que la psychologue a demandé pour moi une cigarette au surveillant. On va dire que la psychologue s’est laissée manipuler. Vous savez, à Fresnes, quand j’ai fait la grève de la faim, j’étais attaché sur mon lit avec des sangles. Il y avait une infirmière qui s’occupait de moi, quand j'ai été mieux on m’a emmené, au moment où je partais, elle m’a embrassé et bien je peux vous dire qu’elle a été sanctionnée !

 Mon expression de doute le contrarie et il insiste sur ma complicité telle qu’elle sera perçue par les autres, essaie de souligner ma  "faute" lourdement.  

En y repensant j'ai été persuadée que monsieur Claude avait orchestré sa journée et décidé que ce jour-là il trouverait un moyen de se distraire, peut-être que les différentes phases de la situation, le déploiement éventuel de mon malaise, le regard des surveillants sur lui ensuite deviendraient des séquences qu’il se repasserait avec amusement.

C’est sans doute une nécessité pour lui que de créer une situation, d'assister à son développement avec toutes ses ramifications, certaines prévues et d’autres inattendues. Peut-être qu'il voulait  soutirer contre son gré à un surveillant hostile une petite faveur malgré lui, en m'utilisant, ce qui n’avait pas dû se produire pour lui depuis longtemps , surtout dans ce bâtiment.

Il se sent exister en se heurtant sans cesse au cadre qui l'enferme, tant pis s'il n'obtient pas réellement ce qu’il désire, même si, pour pouvoir survivre, il faut bien qu'il obtienne de temps en temps ce qu'il veut. Il a encore des années à faire. Il veut repartir en centrale, c’est tout, il pourra y faire ce qu’il aime.

Il espère, en se rendant insupportable, être transféré plus rapidement mais il sait qu'il n'ira pas forcément là où il voudrait aller.

Je le regarde: après tant d’années de prison les ruptures de rythme, les surprises sont extrêmement rares, il faut les inventer.

Le surveillant qui est monté avec moi plusieurs fois et attend dans le couloir, me dit : 

-Si vous entendiez comment il parle à sa femme, vous n’auriez plus envie de vous  occuper de lui !

Pourtant monsieur Claude me touchait par sa ténacité inlassable pour préserver le petit espace qui lui permet de survivre: il rappelle sans arrêt la prison à l'ordre et l'oblige à lui répondre, il continue à vivre, jour après jour, alors qu'il va être enfermé pour des années. Le travail que cela demande en prison apparait comme un acharnement fou et enfantin sur de petits détails. L'acharnement à survivre m'a toujours étonnée bien davantage  que l'envie d'en finir.

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