En prison, la parole est matière | Monsieur G. - Donner un livre

MONSIEUR G. 

Monsieur G. que j'ai rencontré dans cette dernière prison dit que la ritualisation du temps le fait passer très vite.

Il a été condamné à mort par la justice  militaire d’un pays étranger il y a un certain nombre d’années, sa peine a ensuite été commuée …il a  été incarcéré plusieurs fois par la suite.

Il sourit facilement, ses cheveux sont très courts comme ceux de la plupart des détenus et ses yeux présentent une légère dissymétrie.

  Plus encore que les autres, il me semble qu'il arrive d’un endroit de la prison très lointain, poussiéreux et désert : il a la capacité de s’isoler au milieu de ses compagnons.

A l'extérieur il enseignait.

-A la longue il y a un peu de lassitude, on se demande pourquoi on fait toujours les mêmes erreurs, on se demande pourquoi les gens qu’on aime vous trahissent.

Il reparle souvent de la trahison, pas de celle des femmes qui ne le touche pas beaucoup mais d’amis connus pendant l’incarcération. L’un d’eux a témoigné contre lui, ce qui continue à le laisser perplexe  mais monsieur G. ne va pas plus loin malgré mes questions.

—Pendant les premières années d’incarcération, on croit qu’à la sortie les choses reprendront comme avant,  qu’on retrouvera les gens qu’on aime. Moi j’ai quitté mon fils quand il avait sept ans, je l’ai retrouvé quand il en avait seize, j’ai essayé de me rapprocher de lui mais c’était devenu un étranger. J’ai essayé, c’est lui finalement qui s’est éloigné. On n’est plus la même personne quand on sort, les autres ne sont plus les mêmes non plus, c’est pour ça que je me demande comment les gars qui sont là  veulent qu’on les attende. Non, c’est une illusion , je ne pourrais pas demander ça à quelqu’un!  

—Au début j’étais libertaire, j’ai été incarcéré longtemps à l’étranger,  ensuite j'ai commis des délits de droit commun, j’habite près d’une frontière, tout le monde trafique plus ou moins… je ne considère pas ça comme un délit mais avec le passé que j’ai, je n’aurai probablement pas une peine de quelques mois mais au moins de cinq ou six ans, je suis là depuis plusieurs mois et je n’ai pas de nouvelles du juge. Il ne faut pas que je me fasse d’illusions, c’est comme ça que ça va se passer.

Monsieur G. a raison. Le délit qu’il a commis aurait dû lui valoir dix huit- mois, il est resté beaucoup plus longtemps.

Il poursuit :

—Quand je sors je suis détaché de tout mais ça ne m’empêche pas de vivre, j’ai des plaisirs. J’habite près de la mer dans un pays où les gens se laissent vivre, rien à voir avec la France. Je viens en France mais je  vis là bas.

—Dans ma cellule, je lis, j’écris (…)pendant ma deuxième incarcération, il y a quinze ans, un jour, ma femme, la première, a disparu, elle n’est plus venue au parloir, mon frère l’avait vue dans la semaine. Elle était comme d’habitude, elle lui a dit qu’elle devait venir me voir et on ne l’a plus jamais revue, c’était quelques mois avant que je sorte. Il y a eu une enquête. Quand je suis sorti j’ai relancé l’affaire mais ça n’a pas eu de suite… sans doute à cause de mon passé! Ils s'en fichaient.

Son ton reste égal. C'est quand il parle de la situation politique ou de la prison que sa voix s’anime et se passionne.

Pendant les trois premiers entretiens je me demandais à quel moment il parlerait de lui. Il parle en observateur, en sociologue. Il réveille en même temps que de l’impatience, la considération  qu'on éprouve pour ceux qui ont surmonté des moments très difficiles.

La vie passe sur lui, il est pris dedans, elle passe sur lui, je ne sais pas à quoi il tient mais il survivra à n’importe quoi, je me demande s’il a réussi à survivre  parce qu’il est démesurément attaché à lui-même ou si c’est la vie elle-même qui, malgré des vagues successives, n’a pas réussi à le détruire, à le décrocher. Il est compact, de manière intuitive il est prêt à affronter d’autres évènements, d’autres épreuves. Il n’y pense pas, il n’a pas besoin de faire d’effort pour se mobiliser quand des évènements se présentent, les mécanismes adéquats se mettent en place.

Pour cet homme il y a eu des moments de découragement total, j’ai du mal à me représenter ses moments de joie, à la fin des entretiens je suis envahie par le sentiment que la vie ne présente plus aucun intérêt. 

Je prends un peu de recul, je l’écoute, brusquement accablée. Je me souviens d’une rue quand j’étais enfant avec la lumière qui l'éclairait le matin quand je partais à l'école, une lumière froide. L’entretien est traversé par les impressions que j'avais le matin là-bas.

Ce qu’il dit reste façonné par un monde qui le sépare de ses émotions, rien ne me parait vivant dans ses paroles, il est animé mais jamais ému.

La vie qu’il décrit de façon très évasive ne fait que me rappeler à quel point la mort côtoie la vie et peut représenter un recours permanent. Pourtant il peut survivre à n’importe quoi, la prison n’est plus un accident dans sa vie, il est évident qu'il compte avec elle .

Il a été changé de bâtiment, faisant partie des détenus changés régulièrement de cellule. Il m'a écrit, j’ai souhaité aller le voir,  mais je ne l’ai pas fait.

Trois ans plus tard, j’ai entendu parler de lui, il était témoin dans une affaire et l'article précisait qu’il était incarcéré. Je pense souvent à lui comme à un personnage que j'aurais connu dans un passé lointain et perdu ensuite, auquel je suis restée attachée.

Younis, lui aussi restera marqué par la prison: entré à moins de seize ans  pour avoir tué un homme il a vingt ans quand je l’ai rencontré: il vient d'être transféré chez les adultes et veut voir un psychologue sur le conseil de détenus plus âgés: il pense qu’étant entré jeune en prison et devant y rester encore quelques années il aura du mal à affronter la vie du dehors. Il a fait des études, parle intelligemment mais il est visible que ce qui se construit peu à peu pendant l’adolescence par les liens multiples, les groupes variés auxquels un jeune homme est associé, l’expérience et l’éducation, l’école, ne s'est pas construit chez lui. Il voit la vie du dehors et ses nécessités comme un enfant les voit, ne connait ni la valeur de l’argent ni les liens avec l’autre sexe mais a des idées bien arrêtées sur tout .

Il me dit qu’il doit résoudre les problèmes que les uns et les autres lui apportent au parloir: ses sœurs, sa famille entière viennent lui demander conseil et il arrive à régler les problèmes et les conflits des uns et des autres de façon efficace d'après lui . Souvent les détenus sont consultés par leur famille comme des  sages, des moines, ils sont à l'écart des soucis du monde, muets comme des tombes.

En même temps Younis imagine que toute la vie de la famille se transformera à sa sortie, que son père,  ouvrier chez Renault, quittera l'emploi qu’il occupe depuis plus de trente ans et que toute la famille déménagera. Sa tâche à lui sera de les faire vivre confortablement. Younis a été entièrement façonné par la prison et les propos de ses ainés qu'il mime l'ont transformé en une sorte de patriarche tout puissant: sa façon de se tenir, son regard direct, la lenteur de ses propos sentencieux, rien en lui ne me rappele son jeune âge, sauf le plaisir très vif qu’il a à parler et sa naïveté souvent.

Au bout de trois mois, il s’est excusé de ne pas poursuivre les entretiens, ce que j’ai regretté: il en avait un peu honte.

Sa présence, malgré son âge a la puissance des archétypes,  elle est produite par la prison et la mime , l’incarne.  Younis m’a fait penser à monsieur James, un détenu rencontré dans la seconde prison qui, après des années d’incarcération, ne peut pas sortir seul dans la rue, dans les magasins il faut toujours qu’il soit accompagné. Il est envahi par de très fortes angoisses . Seules les rencontres avec d’anciens compagnons de détention et les longs trajets en moto l’apaisent.

Il est visible que Younis a été abordé sous un angle rééducatif et le peu d’attention qu’on lui a prêté pendant qu’il était dans le bâtiment des jeunes, à seize ans, me révolte. Il va aborder la vie à l’extérieur marqué par une incorporation totale de l’univers de la prison. Il est un enfant de la prison ce qui ne veut pas dire qu’il a été reconnu comme un enfant mais au contraire regardé tout le temps et seulement comme un criminel, objet de justice.

 

DONNER UN LIVRE

J'avais souvent envie, surtout quand leur séjour dans cette prison là touchait à sa fin et que je les avais rencontrés régulièrement de leur laisser un livre. Le livre qu'ils emportaient ou laissaient, que je choisissais en fonction de ce qu'ils aimaient et aussi de ce qu'ils m'avaient évoqué resterait un petit objet qui se promènerait entre leur vie et la mienne pendant qu'ils poursuivraient leur peine ailleurs.

Une collègue, dans la prison précédente, celle que le surveillant avait interpellée en lui disant: He la femme ,là-bas! aimait aussi leur laisser des livres. Elle avait donné l'Odyssée à l'un d'eux.

Un jeune homme condamné à vingt ans, a lu "l'Etranger" et me dit , surpris et surtout enchanté :  je croyais que l'Etranger ça voulait dire l'étranger, celui qui n'est pas français, mais pas du tout!Il rit. Il a beaucoup aimé le livre.

J'ai apporté l'œuvre de Baudelaire à un homme qui venait de perdre son père et écrivait de beaux poèmes. 

A plusieurs j'ai  donné  "Asiles" un livre de Kaufmann que j'avais lu pendant mes études. Je n'étais pas la seule à avoir eu cette idée parce qu'un détenu agé d'origine asiatique me dit que ce livre, donné par l'instituteur, lui avait permis d'avoir un regard extérieur sur la prison et n'a pas hésité à dire qu'il l'avait sauvé de la prison et lui avait sauvé la vie.

Je suis émue chaque fois qu'ils me parlent d'un livre qui a compté  pour eux. Plus qu'à n'importe quel autre moment je sens que les espaces communiquent, se déplacent. Plusieurs d'entre eux m'ont donné également un livre.

Un ancien légionnaire, monsieur Paul, qui a fait quinze ans d'armée, dont le visage et la couleur des yeux pourraient illustrer parfaitement la chanson d’Edith Piaf ou une affiche de recrutement pour la légion participe à un groupe de lecture . Il en est enchanté. Il a réussi à rester un visiteur, un observateur: il dit que la prison c’est beaucoup moins bien que l’armée : le règlement ici c’est de la rigolade ! L’ancien légionnaire a choisi de vivre sans aucune ressource et attend tous les jours des nouvelles de ses enfants. Il souffre terriblement mais se passionne pour un débat, pour les textes lus pendant le groupe de lecture. Un texte est lu par un participant aux autres membres du groupe. Certains qui n'ont jamais lu un livre de leur vie commentent le texte avec passion. L'animatrice du groupe choisit ses textes soigneusement. Des circulations intérieures, des liens sont renforcés par les textes que les participants lisent avec de plus en plus d’assurance, ils se reconnaissent dans les personnages.

Parmi les intervenants, les enseignants sont ceux qui résistent le mieux à la prison soutenus par la force et le caractère déterminant, incontournable, de ce qu’ils transmettent. Seul l’enseignement a une place un peu sacrée en prison et aucun détenu n'y reste totalement indifférent.  

 

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