En prison, la parole est matière | Monsieur Solert fait partie de ceux que la prison a vidés de tout désir

MONSIEUR SOLERT FAIT PARTIE DE CEUX QUE LA PRISON A VIDÉS DE TOUT DÉSIR.

 

Monsieur Solert  est une des premières personnes que j’ai rencontrées après le départ de monsieur B. Il n'a pas sa parole invincible. Lui ne parle pas de ce qu'il a fait. Je l'ai rencontré dans un autre bâtiment de cette même prison: son monde à lui c'est la prison. Il fait partie du Milieu, même s'il en est marginal.

Le surveillant de l’infirmerie, Michel, a conseillé à monsieur Solert d’aller voir un psychologue. Il a voulu faire plaisir au surveillant qui l’a connu au cours d’une incarcération antérieure, le surveillant m’a dit de lui : c’est pas un méchant gars, il a pas eu de veine !

La première fois que nous nous rencontrons, M. Solert porte un pull-over noir et par dessus un blouson en cuir sans manches, il a des cheveux ondulés, courts et il est agé d'une quarantaine d’années…  Sa tenue est négligée il a l’air étranger à ce qu’il me dit.

-Quelque  chose me paraît pas normal, je n’ai aucun souvenir jusqu’à l’âge de huit ans, ça m’a toujours  étonné : j’étais placé dans une famille. Dans le même village , dans la même école que moi Il y avait un garçon et une fille . J’ai su que c’était mon frère et ma sœur quand on est revenus chez nos parents à dix ans. On ne me l’avait jamais dit, on a été placés par la D.D.A.S.S. dans des familles différentes… Je sais pas pourquoi on est revenus chez nos parents, peut–être parce que leur travail le leur a permis à ce moment là. Mon père était artisan, ma mère faisait de la peinture. Oui, elle aimait peindre, comme moi.

Au second entretien, monsieur Solert est désinvolture provocant même, il se balance sur sa chaise dont les deux pieds sont relevés, j'ai peur que sa chaise bascule, il me fixe:

-J'ai été condamné à vingt cinq ans... son  ton est mesuré, il se tait un instant … je viens vous voir parce que je voudrais savoir comment je vais pouvoir gérer le temps que j’ai à faire.

Le terme : gérer est devenu courant mais ne l’était pas alors à propos de ce qui touche à l'humain et me surprend. Il poursuit:

- Actuellement je suis en cassation, je suis incarcéré depuis quatre ans.

Sa voix est très tendue, volontairement étouffée, il a un léger défaut d’élocution , il zozote .

—J’ai déjà  fait quatorze ans  et j’ai été dehors pendant un an. Dehors, au bout de six mois, j’ai commencé à être dépressif, j’ai voulu faire une psychothérapie, j’allais voir un psychiatre , ça me faisait du bien mais l’angoisse était trop forte, je ne pouvais pas tout dire au psychiatre et je ne lui ai pas dit ce qui se passait à ce moment là… j’habitais chez mon frère… qui m’a foutu dehors, sa voix est incertaine , hésitante . Il n'a pas envie de me raconter les faits.

Il se tait un moment et change de sujet:

—Tous les endroits, les centres de détention, les centrales, on en découvre tout très vite, les gens sont là pour toujours, pour l'éternité. Cette fois–ci je vais faire les deux tiers de ma peine en tant que récidiviste, j’ai déjà fait quatre ans. Le plus dur pour ma première peine, ça a été autour de la dixième année. Avant, ça tenait, j’aurais dû faire quelque chose à ce moment là et dehors ça ne se serait pas passé de la même façon.

Il revient plusieurs fois sur cette dixième année qui a été un tournant, il avait fait un projet de réinsertion qui n'a pas été accepté et il n'a pas obtenu de conditionnelle.

Monsieur Solert "pense prison," son regard me fuit presque tout le temps. Il semble souvent faire un effort pour parler, s'arrête puis reprend à regret.

Il s'agit d'être acceptée dans un espace quand je reçois un détenu, d'éprouver cet espace qui devient commun. Monsieur Solert n'a aucune envie de me faire entrer dans quoi que ce soit de sa vie et me retrouve malgré lui comme un objet de la prison, fourni par la prison. Le surveillant de son côté doit le pousser à revenir, l'effort qu'il fait pour parler de lui m'aide à mesurer le miracle que c'est de voir cet homme se souvenir du garçon qu'il a été et oublier par moments sa gêne mais il a peur de relâcher son corps à corps avec la prison de ne rien y gagner et d'être trompé. Il a  quelques interlocuteurs bienveillants, le surveillant,le responsable de l'atelier-peinture, peut-être l'aumônier, il les connaît depuis longtemps, eux font partie de son univers.     

Quelque chose le porte, il continue jour après jour. Je voudrais savoir ce qui le fait vivre et je ne le saurai pas, c’est un homme qui se demande comment vivre et qui amènerait n’importe qui à se le demander tout le temps, c’est un homme à réveiller cette idée. Il veut, il me semble, que cela ne soit plus seulement son affaire intime, que quelqu’un y réfléchisse avec lui et se demande en même temps que lui s’il mourra en prison ou s'il retrouvera une vie qu'en réalité il n'a jamais eue. Il veut seulement que son interlocuteur soit occupé en même temps que lui par la certitude que la vie peut ne pas avoir de sens et supporte cette évidence en même temps que lui, avec lui.  Au bout de quelques semaines je réalise que c'est la seule chose qu'il attend .

Je me demande chaque fois si j'ai le droit de l'ennuyer en lui demandant de parler…et je suis persuadée qu’il n’y aura pas d’autre entretien.

Il me dit:

-le désir chez moi est mort, je n'attends rien"  plus que tout autre il m'évoque la poursuite d’une vie désaffectée: il ne cherche pas à gagner une journée, à l'oublier, a se procurer des cigarettes ou un cachet pendant la promenade. Il ne cherche pas à dormir le plus possible, se lève très tôt comme la plupart des détenus après quelques années d’enfermement. Il lit peu et périodiquement ne sort plus de sa cellule.

Monsieur Solert ne dit pas sans arrêt qu'il n’a pas de raison de vivre, il dit qu’il veut savoir quoi faire de sa détention. Il veut s’inventer un but qui le tienne. Si je lui suggère des études , il me dira qu’il ne veut pas, qu’il en a déjà fait et qu’il en est saturé.

Il est révolté de parler de lui dans la prison, c’est une compromission et souvent il ne vient pas quand je le fais appeler. Avec cet homme condamné à vingt-cinq ans, la prison devient un pays étranger que lui seul connaît.

Avec monsieur Solert, je ne supporte pas le silence… c’est la sixième fois que nous nous rencontrons, nous sommes dans un bureau différent de celui où je l’ai reçu les fois précédentes , ce qui me gêne. Je me lance sans précaution, je tiens à lui montrer que je me souviens de ce qu’il m’a dit :

—Vous avez dit que ça vous donnait un sentiment de puissance d’inspirer de la peur.

—Oui…au départ j’étais pas violent, j’étais petit, je faisais moins que mon âge. Mon cousin qui était plus grand me frappait, ça arrivait souvent… un jour, j’avais quatorze ans, ce cousin, Octave m’a donné un coup terrible sur la tête, pour rien, comme ça, et je suis allé à l’hôpital : j’avais une tête énorme.  J’ai décidé que jamais plus personne ne me battrait … quelque temps après, ce cousin a fait une plaisanterie dans un café quand il m’a vu, il a dit qu’il allait recommencer, je lui ai dit : maintenant je vais sortir et si tu passes la porte, je te tue ! Il m’a cru, il a même téléphoné à mon père tellement il a eu peur. A partir de ce moment là  je me suis fait une réputation dans le quartier. Un jour ma tante a dit en me voyant passer : tiens, voila le petit assassin …

—Pour ma première incarcération, j'avais quinze ans, le jour du jugement, ma mère a  dit qu’il valait mieux qu’on me garde parce qu’elle ne savait vraiment plus quoi faire de moi. A ma sortie je ne suis plus retourné chez moi.

Une seule femme a compté, la première : j’ai vécu cinq ans avec elle, je menais une vie qui lui faisait peur. Elle a compté.

Il vient depuis deux mois  irrégulièrement. 

Un jour, son hostilité a disparu, je ne le reconnais plus  Il sourit en entrant, il me dit qu'il vient d’un groupe de théâtre qui lui plait, il en parle.

Je lui demande  s'il se souvient de ce dont il a été question la dernière fois.

Son regard cherche,  s’assombrit, je crains  d’avoir compromis le  bon climat de l’entretien:

—Vous savez ici, une semaine c’est long, si vous ne me posez pas de question...

Cette fois-ci son activité de théâtre l'a apaisé, le personnage qu’il est, terrorisant, c’est ce qu’il dit de lui, est au second plan.

Très peu d'instants  réveillent en lui ce qui serait la vie ,il en a retrouvé un: 

 

- A la fin de la semaine je suis  allé au tribunal,  le fourgon est passé près du marché de B.… j'ai revu l'endroit où j'allais vendre avec mon beau-père , j'ai tout retrouvé,  c'est incroyable! Les couleurs , le bruit, les odeurs!

J'ai compris ensuite que ce qui le porte à continuer c'est de peindre, chaque journée est animée par ce qu’il a prévu de faire ce jour-là. Il aime essayer de nouvelles techniques, il y a des séries dans ce qu’il fait, des périodes : il m’a montré quelques-uns de ses tableaux, des portraits de femmes. Il a une technique très sûre et il aime enseigner aux autres détenus. Il a comme projet de montrer à l’extérieur ce qu’il fait, il veut que ce soit exposé, que ça circule entre le dedans et l’extérieur de la prison et que ça se vende. S’il y arrive, sa vie à l’extérieur en sera transformée mais jusque là il n’a jamais peint quand il était dehors, il se demande:

- Est-ce que je vais continuer à peindre dehors?

Pendant deux semaines il n’est pas venu : 

—j’avais trop la haine !

Monsieur Solert lutte  pourtant pour pouvoir préserver en lui un espace autre que celui de la prison. Sa capacité d'imaginer s'est retranchée dans l'acte de peindre et son seul espace libre est celui de la toile d'où un visage de femme le regarde toujours sous le même angle. Heureusement qu'il y a l'atelier peinture dont il me parle de plus en plus.  Il rêve de faire de la peinture à l'huile mais le surveillant responsable du bâtiment ne veut pas que les détenus utilisent de l'essence. Chaque fois qu' il en parle monsieur Solert s'énerve: il me cite les ateliers de peinture dans d'autres prisons  où on peut faire de la peinture à l'huile :

-Cette prison là c'est la pire !

M. Solert en plus du fait qu'il aime parler technique m'a dit un jour, animé, hésitant dans la formulation:

-Ce qui me passionne c'est de connaitre…  l'Histoire de l'art!

 Sachant qu'il  accepterait difficilement,  je lui ai apporté une Histoire de l'art .  Il n'a montré ni surprise ni contentement mais il n'a pas refusé. 

J'imaginais que dans ses moments de vide, de désespoir il ouvrirait cette Histoire de l'art qui peut-être l'emporterait dans son univers. Il y serait transporté de façon précaire bien sûr mais son  monde dévitalisé se ranimerait fugitivement, il y aurait des surprises : celles où il acquerrait des connaissances, celles où il établirait des liens entre deux faits: par exemple la découverte d'une certaine couleur et le matériau utilisé par tel peintre pour l'obtenir, pour l'affiner.

Monsieur Solert  a été transféré rapidement en centrale, j'avais commencé à le rencontrer alors qu'il était déjà incarcéré depuis quatre ans et jugé depuis deux ans. 

 

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