En prison, la parole est matière | Monsieur Vittorio

MONSIEUR VITTORIO

 

Samuel m’avait fait pressentir l’aptitude matérielle de la parole à construire, à faire de l’espace avec une fébrilité dramatique, monsieur Vittorio par exemple, que j'ai rencontré  peu de temps, il a été changé de bâtiment assez vite, m’a aidée à la préciser .

Il a demandé à rencontrer un psychologue .

Mr Vittorio a déjà fait de nombreuses années de prison pour des braquages, il est récidiviste, c’est un homme imposant par sa largeur plus que par sa hauteur et il est tellement compact qu’il m'a évoqué les voitures compressées de César.

Il entre dans le bureau et, silencieux, regarde autour de lui en prenant son temps . Il a la tête rasée, fait de la musculation et son regard est très décidé. Il est un peu soulagé, sans plus, de ne pas se trouver en face d'un surveillant, son regard se déplace. Sa façon d’occuper l’endroit jusqu’au bout ou presque renvoie à son professionnalisme carcéral. Il balaie la pièce. Je crois entendre ses pensées :

-Ha, tiens… ici c'est comme ça,  ça c’est un bureau de consultations de la prison… bon, après tout ! et  …

Comparant avec d’autres infirmeries,  il y a installé  tout de suite la tromperie de la prison et de la justice et il a drapé l’endroit autour de lui comme une cape, se disant : bon, ça ira comme ça,  on s’en contentera !  Il a décidé que  le décor était suffisamment crédible pour qu’il se mette à parler, chacune de ses paroles est un miracle de nécessité et de concision, il parle de sa vie sans effort apparent et je m'étonne que son corps puisse produire ces mots là précisément, j'aurais cru qu'il les avait oubliés depuis longtemps. 

-Je ne peux pas prendre les mains de ma mère dans les miennes, je  me force, je n’éprouve plus rien, elle pleure quand elle voit que la famille n’existe plus pour moi. Mes frères et sœurs ne me parlent plus depuis des années, elle me demande de leur pardonner, il n’en est pas question. Tout le monde m’a quitté sauf ma femme, celle que j’ai connue à ma dernière sortie, elle rencontre mon ex-femme et mes enfants, elle les prend avec elle pour les vacances scolaires et va me les  amener au parloir.

Ses paroles qui parlent de sentiments, de conflits, ont la particularité d’entrainer avec elles la prison, de soulever cet espace qui se modifie simplement parce que des paroles qui parlent de liens, de sentiments, de projets sont articulées de façon aussi codifiée que la prison pourrait l'exiger mais le contenu de ses propos ne trouve sa force que dans le fait qu'il ne tient compte ni de moi ni du lieu, ses paroles sont jetées par nécessité.

Le caractère matériel de sa parole est dû au fait, je crois, que les paroles deviennent peu à peu l'exacte transcription de la pensée, épousent son rythme et oublient l'interlocuteur, la pensée ne peut plus divaguer, se nuancer et prend une certaine lenteur.

Il ne dit que des éléments évidents de sa vie de prisonnier mais je suis stupéfaite qu’il éprouve le besoin de les articuler encore et elles me parviennent comme un don.     

Comment dans ce lieu qu'il vient de circonscrire d'un regard presque négligent, peut - il encore mettre en œuvre son désir de parler qui donne l'impression de créer un espace qui bouge sur celui de la prison et ne le recouvre pas, comme une plaque tellurique mobile sur une plaque statique.

Vittorio sait ce que c'est que passer d’un couloir à une cellule, d’une porte en bois à une grille, il connait l’importance d’un angle, d’une odeur, d’une ombre, la sensation violente que provoque l’ouverture béante devant lui d’une grande pièce d’activités alors qu’il ne connait que les neuf mètres carrés de sa cellule, il adapte son corps et sa vue à l’endroit et il l’occupe, le sature complètement en y installant en même temps son caractère artificiel .  Son attitude, à cause de ses longues périodes d'enfermement, se rapproche de celle des surveillants: comme eux il pourrait ouvrir une porte brusquement sans frapper mais lui ne le fera jamais.  La voix des occupants du bureau voisin ne le gêne pas alors que nous entendons quelquefois ce qu'ils disent quand ils haussent la voix. Il occupe cette pièce comme il occupe la prison. Il considère intérieurement comme dérisoire la fonction de chaque endroit, sauf le prétoire sans doute et le bureau des chefs mais il maintient malgré tout les lieux, les séparations, les usages par un acte volontaire. Au lieu de subir, c'est lui qui remet volontairement les choses à leur place, ce qui est peut-être facilité par le fait  qu'on le change de cellule tous les trois mois, il a fait une tentative d'évasion dans le passé.

Il  me confie les faits du moment, s' il décolle la parole de cet espace et de ce temps, c'est parce qu'elle est taillée  sur le modèle de la prison et la trompe, la soulève, la fait voyager, se déplacer.

Dans cet habitacle nous nous parlons mais sa parole déborde.

Pourtant Vittorio ne perd pas de vue que les gens comme moi ont été acceptés par la pénitentiaire, même s’ils ne dépendent pas de la justice.

Tous ceux qui travaillent en prison ont affaire à des récits, certains détenus arrivent en disant : je veux savoir pourquoi j'ai fait ça, ensuite ils parlent, par la suite les éléments de cet ensemble peuvent se réarticuler, s'agencer autrement. Le patient me prête quelquefois un savoir ou une technique mais s’en libère très vite, la prison le dégage et me dégage des étiquettes.

Au bout de quelques semaines, alors qu'ils ont parlé facilement de ce qui les anime, de ce qu'ils vivent à cet endroit, plusieurs demandent d’un ton précautionneux: comment c’est votre nom déja?

Ils n'ont pas besoin de garantie, ils trouvent un interlocuteur, leur parole cherche toujours à qui s'adresser, à l'abri des autres détenus  et  de la pénitentiaire.

Monsieur B et Renaud ont un rapport à leur victime qui est resté distant et leur permet d'avoir un discours articulé qui comporte un souci de chronologie, ils parlent de l'ensemble de leur vie, quoique de façon très différente.

 

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