En prison, la parole est matière | Rapport à l'espace : Samuel

RAPPORT À L'ESPACE : SAMUEL

 

C'est avec Samuel que j'ai commencé à me rendre compte qu'il cherchait à créer un espace particulier  pendant qu'il me  parlait et qu'il occupait le lieu de l’entretien plus que moi , qu' il  avait la capacité d’inventer cet endroit. Cette capacité de créer je l'ai d'abord perçue par un sentiment de soulagement indéfinissable… de gratitude, qui m'envahissait souvent quand un détenu parlait.

Avec Samuel, il y a une quinzaine d'années, je n'aurais pas pu le définir de façon précise: il veut arriver à parler, il a beaucoup de difficultés mais j'ai fini par remarquer qu'il y parvient en faisant du bureau un endroit" fait pour lui" il ne cherche pas à s'approprier un endroit qui aurait été à moi pour s'en emparer, il ne s'agit pas de cela: il faut, il me semble, que cet endroit devienne un peu de la  matière de son corps ,"de lui" et ne soit plus de la "matière - prison " qui l'absorbe, il fabrique un espace particulier et disperse par la mise en scène ritualisée qui précède chaque fois l'entretien ces courants de la prison qui tendent à se rassembler sur le corps, à s'y concentrer et à immobiliser tout ce qui se trouve en lui et autour de lui. Samuel brasse avec sa parole ces courants et les anime, arrivant chaque fois à installer son cadre qui est décalé par rapport au cadre réel qui est celui du bureau. Il réussit chaque fois à construire et à habiter cet endroit et je sens le moment  où il se repose de l'avoir construit.

Samuel commence par répéter de façon lancinante, en protestant toujours, qu'il s'est engagé à rencontrer un psychologue et que personne ne l'aide à respecter son engagement. A l’époque rencontrer régulièrement un psychologue n’était pas encore une démarche quasi- obligatoire  en prison en cas de délit sexuel, ce pour quoi il est prévenu.

Il veut parler des impulsions violentes qu’il a du mal à contrôler dehors et qui l’inquiètent, il ne veut plus recommencer mais ne croit pas que ce soit possible. Il a déjà fait quatorze ans de prison. Il est incarcéré cette fois-ci pour des actes moins graves, en correctionnelle.

Samuel a  trente et un ans, je l’ai rencontré très régulièrement pendant un peu moins de deux ans: son physique est enfantin, son regard très fixe et des lunettes aux verres grossissants le rendent farouche, son visage est immobile, et je ne l’ai jamais vu sourire. Il travaille à l'atelier et tient à ne pas interrompre son travail autant parce qu’il n'a aucune ressource que pour arriver à se contrôler et ne pas aller au mitard, ce qui lui  arrivait autrefois régulièrement. Maintenant il veut être impeccable.

A chaque début de séance il répète :

—je fais des efforts, je ne demande rien au service social ni à l’infirmerie, je ne veux qu’une chose : mon suivi psychologique !

Il n’admet pas de ne pas être reçu à l’heure exacte, à cinq minutes près. Il me répète de façon lancinante qu’il veut être reçu à l’heure, me suspecte de ne pas vouloir le recevoir, il voudrait que je sois scandalisée comme lui et que je proteste auprès du personnel qui, seul, est responsable des aléas de son heure d’arrivée au rendez-vous. Les conditions pour qu'il puisse parvenir jusqu’à ce bureau qui au départ se trouvait dans une unité de la détention et à la fin dans l’unité de consultations du service médico- psychologique dont je fais partie, sont assez compliquées : Samuel  ne peut pas venir directement de l’atelier à l'unité où se trouve le bureau où je le reçois, il doit remonter jusqu'à son unité et attendre qu'un surveillant ouvre la porte de sa cellule pour pouvoir venir jusqu’à l’étage où se trouve la salle où je le reçois, ce qui peut retarder sa venue de quelques minutes jusqu'à une demi-heure et décaler toute son organisation.

Il veut rester irréprochable aux yeux de la détention et ne pas entamer  son temps de travail à l’atelier, ce qu'il pourrait faire: d'autres le font pour venir aux entretiens. Samuel veut tout concilier et finalement imposer son rythme à la prison, ce que les surveillants ont remarqué évidemment et s’amusent à contrecarrer même si la perception qu’on a de lui, d’un individu pittoresque, passablement ou complètement dérangé, l’aide à bénéficier d’un peu d’indulgence.

Il veut rester seul en cellule, il est arrivé qu'un surveillant   lui « mette quelqu’un », j’étais atterrée en imaginant l’épreuve  que ce devait être pour un autre détenu de devoir rester un seul jour, une seule heure, dix minutes avec lui mais l'erreur était vite rectifiée et Samuel était très vite seul, quitte à mettre l'intrus à la porte  avec son paquetage. De temps en temps, quand il pense que je ne tiens pas assez compte de tous les efforts qu’il fait pour venir et me suppose indifférente, il m’oppose le juge qui a dit qu’il doit être suivi psychologiquement et lance à la cantonade :

—Alors c’est comme ça qu’on se conforme à ce qu'a dit le juge!

Ce reproche est  adressé à moi autant qu’à la prison, à l'encadrement pénitentiaire qui devrait tout faire pour lui permettre à la fois de travailler sans perdre de temps, venir à l'heure à ses entretiens, manger ensuite son repas avant qu'il soit froid, ce dont il se plaint aussi.

Il harangue les surveillants dès son arrivée, hurle, ce qui me met au supplice. Je deviens un objet qui appartient à la prison, un objet que la prison lui refuse.

Il parle sans arrêt de son droit. Sa revendication est devenue plus aigüe quand j’ai commencé à le recevoir dans l’unité de consultations où il a trouvé un public: l' équipe soignante  nouvellement arrivée pouvait entendre ses hurlements . Jusqu'alors nous n'étions que trois dans l'équipe et je le recevais dans une unité où se trouvaient les salles de classe.   

Je devenais une source d’agitation comme lui et il m’est arrivé de me demander si je ne me servais pas de lui contre le service dont je faisais partie maintenant. La tête basse, je le faisais entrer le plus rapidement possible dans le bureau où il se calmait très vite.

A travers cette tentative de maitrise forcenée, Samuel voulait construire et trouver un espace. Pendant l’entretien il se calmait et arrivait à parler. La peur de ne pas retrouver cet espace séparé qu'il inventait d'abord  en revendiquant pour pouvoir y parler ensuite, provoquait chez lui un véritable affolement et il s’apaisait quand il l'avait réaménagé.

Je pensais souvent pendant les entretiens qu'entre son incarcération précédente et celle–là il avait vécu plusieurs années dans la cave de l’appartement de ses parents.  Comment un personnage aussi violent avait-il accepté cette situation?

Il avait été placé en internat médico - pédagogique très jeune  et parlait avec une parfaite froideur de son histoire. Son père avait abusé sexuellement de ses enfants, à l'exception de Samuel.

Après ses protestations et sa réaffirmation  ritualisées de soumission à la justice,  Samuel parlait de lui et acceptait d’associer, parlait de son angoisse, de ses impulsions et de sa jouissance . Il manifestait souvent de l'étonnement pour ce que je lui disais, quoique mesuré. 

Il me dit un jour d’un ton  militaire que ces entretiens représentaient beaucoup pour lui.

L’intérêt de Samuel pour ses entretiens, ses manifestations violentes étaient chaque fois une épreuve mais son acharnement à vouloir parler, à faire de la parole plutôt, à la découvrir, était bouleversants  et j’avais de la sympathie pour lui. Il n’avait pas pu développer beaucoup de sentiments humains, la peur d’être abandonné avait provoqué chez lui des comportements effrayants, il en convenait. Il revenait régulièrement sur sa peur de recommencer les mêmes actes.

Quelques mois avant son transfert, il me demandait à chaque entretien d’écrire une lettre à l’équipe qu’il rencontrerait dans le centre de détention où il devait aller. Il voulait que je "prescrive" aussi le nombre d’entretiens dont il avait besoin par semaine.

Je lui expliquais chaque fois que l'équipe voudrait le connaitre et n'aurait rien à faire de ce qu'elle prendrait pour des directives de ma part, que cela ne se faisait pas . Je lui ai quand même fait une lettre, il voulait avoir un papier entre les mains, L'équipe comme je m'y attendais, n'en a pas tenu compte et m'a fait savoir,  indignée, que Samuel m’avait manipulée, ce qui était vrai.

Samuel voulait établir un fil entre un lieu et un autre par mon intermédiaire, une continuité qui préviendrait le sentiment de disparition qui lui était familier.

Ensuite, après son transfert en centre de détention, il m’a écrit une lettre pour me remercier, une lettre d'une écriture très soignée dont il avait pesé chaque terme. 

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