En prison, la parole est matière | Renaud - L'acte meurtrier

RENAUD

Renaud arrive en marchant assez lentement, il est inculpé d'homicide volontaire. Il n’a pas vingt-cinq ans, l'air d'un adolescent mais ses cheveux sont gris, son visage parait taillé dans la pierre, immobile quand il parle, parfaitement lisse. Nous nous rencontrons  chaque semaine depuis plus d’un an.

—Je me sens abandonné en ce moment, j’ai pas de nouvelles de ma famille mais les étrangers, eux, ne m’oublient pas, je reçois des lettres d’une amie.

La semaine dernière il m’a parlé  d’un autre détenu, Jonas, qui est amoureux  de lui et veut le protéger parce qu’il est naïf etc...et le persuade qu’il est "refoulé ", lui fait du chantage quand il manifeste de l’intérêt pour qui que ce soit d’autre que lui, Jonas.

Aujourd’hui Renaud est triste:

-Mon père est pas venu au parloir. La semaine dernière je n'y suis pas allé, je lui ai écrit que pour moi la salle d’attente du parloir est un supplice, je ne supporte pas le regard des autres et la fouille à corps. J’ai écrit à mon père pour m’excuser, lui expliquer pourquoi j’y suis pas allé. Il m’a répondu en me disant qu’il viendrait encore une fois mais qu’il ne  reviendrait plus si je le faisais se déplacer encore une fois pour rien… là je l’ai attendu mais il n'est pas venu, je suis vraiment inquiet!

Renaud me parle ensuite des bêtises qu’il a faites dans sa jeunesse: Une fois, il avait quatorze ans, il a mis le feu à la petite cabane d’un jardin ouvrier.

" Après, quand je repassais devant le jardin je regrettais.

Vers le même âge il voulait avoir des relations sexuelles:

"Je  pensais qu'à ça. Un après–midi je suis allé dans la rue de la ville où se trouvent les  prostituées, j’en a choisi une qui m’a dit ce que je pouvais faire pour l'argent que j'avais, elle a pas voulu se déshabiller, elle a été très froide avec moi. Ca ne devait pas durer plus de dix minutes… je suis arrivé à rien...j’étais obsédé par l’idée d’aller jusqu’au bout. J’arrivais pas à sortir avec des filles parce que je me situais trop en camarade, j’étais trop gentil. J'y suis retourné mais cette fois là j’avais pas d’argent, j’ai caché sur moi un sabre ramené d’Algérie par un de mes oncles et je suis retourné dans la rue des prostituées. J’ai choisi une femme qui me plaisait, qui paraissait gentille…avec une grosse poitrine… J’étais sûr que jamais elle aurait eu de meilleur amant que moi et qu’après, émue, elle m’aimerait forcément et me pardonnerait de ne pas avoir eu d’argent.  Je me montrerais tellement caressant, amoureux, qu’elle ne m’en voudrait pas. Je lui ai dit que j'avais pas d'argent et j'ai sorti mon sabre, elle m’a donné une claque, elle a appelé les autres, elles m’ont fouetté et frappé. Je la suppliais pour qu’elle me rende le sabre, je pensais à ce qu’ils allaient dire à la maison. Elle m’a dit : je t’interdis de remettre les pieds ici, sinon ça ira mal pour toi!  Elle a pas voulu me rendre le poignard, je ne pensais qu’à ça. A la maison ils allaient se rendre compte que je l’avais pris. Je n'en reviens pas d'avoir eu des idées pareilles, d'être allé jusque-là… il rit, gêné et perplexe. "Ils se sont demandé où il était passé, ils n'ont pas su que c'était moi .

"J'ai continué à  être obsédé par l’idée d’avoir des relations sexuelles jusqu’au bout, je l’ai fait une seule fois avec une fille de mon quartier mais pas jusqu'au bout"

En sortant du bureau, ce qu'il ne faisait pas d'habitude, il s’est arrêté et s'est tourné vers moi pour me remercier.

Dans la semaine il a appris que son père n’était pas venu au parloir parce qu’il était mort dans son sommeil, il n'a pas pu assister à son enterrement, le travailleur social l'ayant prévenu trop tard.  

 

L'ACTE MEURTRIER

Beaucoup de détenus que  j'ai rencontré peu de temps après leur incarcération ne sont pas en état de parler de leur vie et restent prisonniers de leur acte, attachés à leur victime et leur discours ne peut pas s'en écarter.

Parmi tous les délits rencontrés, seul le meurtre m'a paru avoir une place logique en prison . Seul ce lieu  peut l'absorber au départ, le contenir.

Il me semble que c'est quand elle contient le meurtre que la prison devient humaine. Ceux qui sont responsables de la mort d'un être humain sont rarement révoltés d'être incarcérés.

Ils ont souvent le même regard , à la fois fixe et lointain. Je m'attendais probablement quelque chose  de particulier, la plupart du temps ils n’ont pas peur de ce qui va leur être renvoyé, ils n'ont rien à perdre.  Ils sont prêts à ce que le contact soit rompu, il est toujours rompu d’ailleurs même pendant un éclair et là leur regard s’échappe, devient léger, inconsistant mais le lien se reconstitue très vite. Ils me délivrent de la réticence, du jugement.

La compassion pour leur victime leur est souvent interdite, impossible à dire, ils ébauchent quelques excuses le jour du jugement dans les termes que leur avocat leur a appris, leur victime est définitivement une victime, un être d’une qualité particulière.

-J'ai rien à dire, j’aurais l’air de vouloir m’excuser, de plaider pour moi.

J'ai souvent été surprise qu'on leur demande sur le moment ou plus tard de saisir l'acte qu'il ont fait, de l’habiter et de parler de leurs regrets alors que leur acte reste à la fois totalement intime et radicalement étranger, je ne peux pas trouver de formulation plus précise.  Leur acte les précède et ils ne peuvent pas le rattraper. Ils font pourtant l’effort de parler de cet événement - limite dont ils ne savent pas grand –chose, même s'ils s'en souviennent dans son déroulement. L'acte emprunte en eux un circuit particulier, entre peu à peu dans la matière de leur corps ou réorganise le monde autour d'eux, d'autant plus que souvent il n'est pas passé par la pensée, ils peuvent le décrire par des mots mais ils ont souvent été emportés. L'acte reste derrière eux comme pour Eric qui est hanté par ce qu'il a fait et n'en revient pas.  

 

 ERIC.L.    

Eric n'a gardé de l'évènement que quelques éclairs, il a tué le   neveu de son ex-amie, agé de dix neuf ans: Eric avait beaucoup bu, il se souvient des gestes qu’il a fait avant et après le drame mais certaines parties de la scène se sont effacées et restent un point aveugle qui le hante. Il se souvient d'avoir téléphoné à son amie d’une cabine en face de son immeuble : elle ne voulait plus le voir et l’a menacé et injurié. Fou de colère il s’est précipité chez elle, pense avoir forcé la porte de son immeuble et est monté jusqu’à l'étage où se trouve son appartement. Le neveu de son amie lui a ouvert la porte et a voulu l'empêcher d'entrer dans l'appartement.

Eric n’a aucun souvenir du moment où il a frappé le jeune homme ou plutôt ce souvenir n'a aucune épaisseur. Il ne voulait pas le frapper. Il pense être tombé sur lui, son couteau l'a blessé à la cuisse. Il se souvient  d'avoir saisi quelque chose pour étancher l'hémorragie et  d'avoir frappé ensuite à la porte des voisins. Il ne se souvient pas de l’instant de la rencontre avec le jeune homme et ce blanc dans sa mémoire l’obsède.

" Je n'avais aucune haine pour lui, il ne méritait pas de mourir, il n'avait que dix-neuf ans!"

Les mois passent mais il n'arrive pas à s'apaiser, ce qu’il a fait reste un blanc insupportable, la mémoire des faits ne lui est pas revenue, de ce blanc jaillit sa monstruosité, il est sûr qu’on va le condamner à la peine maximum.

La peine qu’il a eue, neuf ans, a montré qu’on ne l’a pas considéré comme un monstre.

 Son absence à son acte le hante plus que l’acte lui-même, dans ce trou de sa mémoire se rassemble son humanité perdue et il la cherche. Il  me demande s'il arrive souvent que des  gens qui ont commis un acte et ne s’en souviennent pas retrouvent un jour la mémoire et  me dit sans conviction:

  " Après ça ira mieux, tout le monde me le dit"

Plusieurs  patients m’ont parlé de lui avec  beaucoup de compassion. Ils pensent tous que ne pas se souvenir de ce qu'on a fait est le pire châtiment.

 

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