En prison, la parole est matière | Rencontre avec un responsable penitentiaire

LES FAITS DE LA PRISON SONT MATÉRIELS

Comme beaucoup d'autres, comme la plupart mais de façon plus aigüe , monsieur Claude donne à la vie une matérialité, un caractère concret, tout y devient acte : une parole, un regard, un refus, une lettre envoyée, reçue. Ils ont fait toutes les démarches qu'ils devaient faire: il y a toujours quelque chose à faire, à refaire pour la dixième fois. La réponse attendue arrivant enfin, si elle a un contenu, ce qui n'est pas toujours le cas, est interprétée de multiples façons jusqu'à épuisement.

Ils parlent de leur changement de cellule, vont passer du troisième au second, l'étage des travailleurs. Au début je pensais qu'il s'agissait de la volonté désespérée de donner du sens à ce qui n'en avait pas beaucoup mais je me suis vite rendue compte au contraire que ces instants sont déterminants et représentent le passage d'une période à une autre de leur vie en prison, de leur survie. Ils vont avoir de nouveaux compagnons, leur vie sera organisée autrement et ils auront les moyens de survivre sans demander à leur famille. 

 

  LA RENCONTRE AVEC UN RESPONSABLE PENITENTIAIRE

Pour cette raison, c'est chaque une épreuve de rencontrer un responsable. Pour parler d’un détenu à un gradé, il faut trouver des arguments et présenter sa requête rapidement en quelques mots frappants pour l’obliger à nous écouter . Il faut le surprendre, tout en gardant à l’esprit que son écoute est  sélective ,  sensible surtout au  désordre que le détenu peut entrainer… en se suicidant , en faisant la grève de la faim, en se battant ou en se faisant violer dans sa cellule, ce qui  entrainerait des désagréments ... 

Quelquefois  l' état psychique d'un détenu demande qu' on intervienne et la démarche se passe bien.

Pour Marcel beaucoup sont déjà intervenus. Marcel a moins de vingt ans, un sourire naïf et me regarde d’un air étonné: Je l’ai rencontré plusieurs fois déjà.

Il a des hallucinations.

—J’ai des voix qui me parlent, elles me disent seulement: Corée, oui, la Corée, le pays, les chinois ! ça a commencé quand j’ai vu une vieille dame tomber dans la rue. Je  sais pas ce qui lui est arrivé, elle s’est évanouie, j’ai eu une crise de nerfs. C’est après que je suis allé à l’hôpital, il s’arrête entre ses phrases, il ne se passionne pas tellement pour ce qu’il me dit qu’il récite presque par cœur.

—C’est la première fois que je viens en prison, j’aime bien parce que je vois des gens, maintenant j’ai des amis, je connais plein de monde, je parle dans la cour. Dehors j’étais enfermé dans ma chambre, sur mon lit, je sortais jamais parce que je suis malade et ma mère s’inquiétait pour moi, elle ne voulait pas que je sorte ou alors seulement avec mes frères. J’allais quelquefois au cinéma avec eux ou je me promenais en voiture.

Il pense à autre chose, c’est visible . Il poursuit : je ne dors pas la nuit, même la nuit j’entends la voix qui me dit :Corée... Corée...elle est moins forte à cause des médicaments mais je l’entends quand même. A cause de la voix, je peux pas aller à l’atelier !

Il a cent fois raconté son histoire à l'infirmière, au psychiatre et à moi, à ses compagnons. il pense à autre chose, c’est visible et cherche comment m’en parler mais il veut d’abord convenir aux usages et me parler un peu de ses troubles…

Il entre dans le vif du sujet :

—Les autres, ils veulent pas être avec moi en cellule, j’ai déjà changé huit fois de cellule, personne ne veut être avec moi. J’en ai eu qui étaient gentils, je serais bien resté avec eux mais eux voulaient pas. Je sais pas pourquoi, peut-être parce que je prends des médicaments. Le mec avec qui je suis il dit qu’il faut pas prendre de médicaments, que c’est un péché mais moi je suis malade, je suis obligé !

Par moments, Marcel cherche mon approbation , à d’autres il a l’air totalement indifférent. Il s'est mis à parler de son compagnon de cellule… non, il est pas méchant avec moi mais il me parle pas et il m’a dit tout à l’heure que je dois partir… il s’anime et lance dans un élan: il m’a dit que si à midi je reviens encore dans la cellule, j’aurai pas ma gamelle et que mon paquetage sera devant la porte, je ne rentrerai pas dans la cellule. Son ton devient plus aigu:

- Il faut que je sois parti à midi, il a dit qu’il allait me casser la gueule !

Marcel n’est pas du tout capable de se défendre et je dois intervenir.  Pendant qu'il retourne en salle d'attente , je vais voir la directrice du bâtiment pour lui demander s’il pourrait changer de cellule aujourd’hui même ou rester seul en cellule.

Elle me répond :

—Je sais bien que c’est compliqué pour lui mais il paraît qu’il ne peut pas rester seul en cellule et je n’ai pas de place avec quelqu’un aujourd’hui. Demain ce sera possible ou au plus tard après –demain.

Très ennuyée, je rapporte à Marcel ce qu'elle m'a dit, je m’attends à ce qu’il soit catastrophé de ne pas quitter sa cellule le jour même avant midi mais il me dit : "merci! Merci "! avec un grand sourire, ravi, et se dirige immédiatement vers la porte en gambadant, en dansant maladroitement sur le côté, tapant dans ses mains, heureux et impatient d’aller prévenir son compagnon de cellule qui lui a sans doute dicté ce qu’il devait raconter, il est tout heureux d'aller lui dire  :" ça a marché, je vais quitter la cellule dans deux jours!"

Personne ne veut de Marcel en cellule, il a changé onze fois de compagnon, il est comme un enfant, ne se lave jamais, se fait nourrir et entretenir, est incapable de faire le moindre effort pour qui que ce soit et ne veut ni partager ni rendre ce qu’on lui donne. La responsable n'a fait aucune difficulté, sachant que Marcel est suivi par le service  médico - psychologique.

Une autre démarche auprès d'un gradé s'est conclue moins favorablement:

Gérard G. a été agressé une première fois dans la salle d’attente des parloirs par un petit chef de clan de banlieue peut-être troublé par ses cheveux assez longs : contrarié, il lui en a fait le reproche en lui donnant une gifle. Il a sans doute appris qu’il fait partie d’un groupe de musique à l’extérieur et sait qu’il dispose d’une guitare en cellule. Gérard est très discret mais parle avec aisance et a un physique agréable. Son agresseur l’a traité de « pédé » et lui a dit qu’il allait se faire massacrer.

Au parloir suivant, Gérard a été agressé une seconde fois plus violemment dans la salle d’attente du parloir, il a des marques de coups sur le visage et va passer au prétoire, toujours avec le même agresseur.

Gérard à qui le chef a parlé de changer de bâtiment souhaite rester dans celui où il se trouve et me le dit. Il a peur mais il veut rester là quand même.  Je vais en parler au chef du bâtiment qui me dit :

-Si je ne le change pas de bâtiment et si je transfère l’autre, les copains de son agresseur vont se venger sur lui, alors je dois l’éloigner pour sa sécurité . Je lui fais remarquer que c’est une façon de laisser l’agresseur maitre du terrain et encore grandi par les quelques jours passés au quartier disciplinaire. Il m’a approuvée d’un air compatissant , vraiment désolé : "je sais bien mais je ne peux pas faire autrement"!

Quand il y a des violences, des menaces, c’est toujours la victime qui est déplacée, au nom de sa sécurité. Je sais que je n’ai rien à ajouter, comme toujours la prison ne cherche à protéger que la violence la plus archaïque.

Quand on va le trouver pour lui parler d’un détenu, le chef se compose  de façon automatique le même regard ensommeillé, patient, que celui qu'il prend pour écouter les doléances des détenus. Il s’est rendu compte depuis longtemps qu’il n’est pas nécessaire, ou à peine, de changer d’expression pour  les soignants ou autres. Il ne nous regarde pas pendant qu'il continue à taper sur son clavier pendant un moment et s’en détache à regret, se laissant aller contre le dossier de son siège avec un soupir souvent. Il reste très poli et son ton est presque déférent la plupart du temps alors que son attitude est désinvolte. Quelquefois il se trompe d’aiguillage, la dérision transparait dans son regard, l’agacement l’amène à interrompre la rencontre qui de toutes façons dure toujours très , très peu de temps parce qu'il est très, très occupé mais il se souvient qu'il doit nous ménager.     

De mon côté tout est construit,  la fausseté de mes paroles est transparente aussi. Je pars très vite, sûre d’en avoir trop dit, de m'être discréditée définitivement, presque sûre que ma démarche est grotesque et je m’empresse de disparaître. Pourtant si on évoque les drames qui pourraient arriver, et on ne manque pas de les évoquer ou de les grossir : intentions suicidaires , violences  en cellule, les démarches  sont efficaces.

Au début je croyais toujours que certains refus avaient leur raison, que l’encadrement pensait ce qu’il faisait et connaissait chaque détenu mais peu de choses sont pensées, seul est palpable le souci intuitif  de maintenir la prison telle qu’elle est, ce qui entraine des distorsions, des raccourcis considérables dans les paroles, les solutions trouvées, bâclées, provisoires. 

Les gradés ne sont pas gênés du tout d’invoquer du jour au lendemain  des arguments complètement opposés pour justifier un refus par exemple à propos d’un détenu qui ne va pas bien. Ils paraissent avoir effacé ce qu’ils nous ont dit et ce qu'on leur a dit, peut–être sont-ils habités par un sentiment d’urgence permanent, de tension, habitués qu’ils sont aux incidents, aux surprises qu’ils doivent régler sur le champ. Ils pensent probablement que notre univers ne communique pas avec le leur et que nous avons affaire à des individus qui ne sont pas les mêmes que ceux dont ils s'occupent.

Ils s'apitoient avec un sourire pour notre naïveté " nous ne savons pas à qui nous avons affaire".

La prison craint tout le temps une contagion imaginaire et réagit comme si chaque détenu venait résonner sur le fonctionnement et l’intégrité de la structure totale qu'il risquerait d’entrainer avec lui si elle ne se défendait pas sans cesse et ne réglait pas sur le champ les situations inhabituelles et complexes en les niant, en dispersant les fauteurs de troubles, en divisant.

La plupart  des faits pourtant relèvent d’une intimité, d’un univers privé partagé par détenus et  surveillants qui ne nous sont pas souvent dévoilés.

Un détenu que je rencontrais souvent, Alexandre, était désespéré par  son amie qui promettait de venir, il avait chaque fois des "parloirs - fantômes" : les détenus sont appelés mais personne ne vient et ils attendent pour rien, d'autant plus déçus qu'ils attendent très longtemps avant d'arriver au parloir et sont fouillés, à l'aller comme au retour .

Un soir qu’Alexandre menace de se couper, un chef qui m’avait dit que son titre dans la hiérarchie était celui de major, le même chef qui m’accompagnait souvent quand j’allais voir monsieur Claude en isolement, lui dit :

- Donnez-moi son numéro de téléphone !

L’amie,  le surlendemain,  était au parloir.

Les violences graves dans la cour semblent faire partie aussi aussi de ce couple que forme la prison avec les détenus. Dans un reflexe archaïque elle offre des détenus à d’autres détenus comme dans les jeux du cirque et ce sont évidemment les détenus les moins construits qui réalisent jusqu’au bout sa logique de destruction extrême, et obéissent à la prison en venant réaliser ce qui est un rituel…

Il existe dans les cours de promenade un accord tacite pour laisser les détenus se détruire entre eux. 

 

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