La parole est matière | à propos de la prison

LA PAROLE EST MATIÈRE
A propos de la prison

 
Quand je suis entrée pour la première fois à l'intérieur d'une prison, évitant de poser les yeux autour de moi j’ai pensé tout de suite: cet endroit c'est de la science-fiction, un vestige. C'était une  vieille prison, datant du milieu du XIX ème siècle, son entrée dallée était creusée sur un trajet bien délimité par plus d'un siècle de pas accablés de surveillants, de détenus, de familles. 

Dès l’instant où j'y  ai pénétré, obéissant au rythme lent du surveillant qui ouvrait les grilles et m'obligeait à ralentir,  j'ai senti autour de moi une force lourde, pesante, qui aurait pu devenir inquiétante si elle s'était mobilisée et qui m'a évoqué vaguement une séduction, une prise de corps… j'allais revenir dans cette prison régulièrement pour y travailler, envahie par une  exaltation  inquiète en même temps que fière de pouvoir  pénétrer ce lieu interdit .

Jusqu'à cette époque là j'avais travaillé en hôpital psychiatrique  loin de Paris où je vivais,  j'aimais le travail auprès des patients mais entrer dans un service, faire partie d'une équipe, prendre la parole au cours d'une réunion s'accompagnait toujours d'un vague sentiment d'usurpation, un membre de ma famille étant depuis des années hospitalisé régulièrement, toujours dans des circonstances dramatiques et je souhaitais quitter l'univers de l' hôpital .

Quand  un poste de psychologue a été créé à la prison de la même ville je  m'y suis présentée.  C'était aussi une façon de me rapprocher de Paris où j'habitais.

Un patient  qui avait reproduit la tragédie de Médée avait favorisé ma décison.  Je l'avais rencontré pendant  quelques temps à l'hôpital. Il avait passé trois mois en prison, sans jugement, il avait été placé en hospitalisation selon la loi de 1938.

Je m'étonnais qu'il soit arrivé à survivre.

En prison l'équipe soignante n'était plus sur son territoire, elle était prise dans un lieu qui la contrôlait et essayait de modeler son fonctionnement. Nous étions une équipe médicale hébergée dans une structure beaucoup plus puissante et nous devions respecter son règlement.

J'étais heureusement surprise que la distribution des rôles, la formation des uns et des autres, notre statut soit moins contraignants qu'à l'hôpital où la place de chacun est délimitée.

Nous étions unis face à une institution écrasante, surprenante, qui  nous hébergeait à contre - cœur et nous obligeait à ruser souvent, comme les détenus. Heureusement la responsable de ce service n'était jamais absorbée dans des luttes de prestance médicale et familiarisait  l'encadrement pénitentiaire avec notre présence  en l'expliquant avec beaucoup d'énergie .

Nous étions bien davantage intéressés par la découverte de ces patients singuliers que nous recevions qu'à la mise en place d'un cadre, mais nous avions du mal à trouver une place dans la prison, au sens matériel du terme. Nous recevions les détenus dans des boxes minuscules,  délabrés, un homme n'aurait pas pu s'y allonger: les prêtres, les policiers, les avocats y recevaient occasionnellement leurs clients mais disposaient aussi d'autres parloirs plus adaptés . Nous allions quelquefois dans des bureaux des travailleurs sociaux et recevions les jeunes détenus quelquefois dans une salle de classe et cet aspect nomade me plaisait. 

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